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© Tom Tirabosco

Le grand chambardement #3

Le dessinateur Tom Tirabosco et l'auteur Pablo Servigne se sont rencontrés à Genève en mars, au tout début de la pandémie.
Quelques jours plus tard, enfermés chacun chez soi, ils ont commencé à s'écrire pour se raconter leur confinement, puis leur déconfinement, l'un à la ville, l'autre à la campagne...
Voici leur troisième échange (fin avril - début mai 2020).

La rédaction, le - # Espace auteur.es

Le premier échange est disponible ici.
Pour le second, c'est par là.

Genève, le 30 avril 2020

Cher Pablo,

J’espère que tu vas bien dans ta belle montagne. Ici à Genève, j’ai vécu tellement de petites histoires dans cette grande histoire du chambardement mondialisé que je ne sais pas par où commencer !

Bon, ça y est, le déconfinement a commencé depuis une semaine et la Suisse découvre… ses pauvres !

Les laissés-pour-compte du miracle économique helvétique se pressent à la patinoire des Vernets transformée en centre de distribution de denrées de premières nécessités. Après plus de 6 semaines d’arrêt des activités, des centaines (milliers ?) de sans-papiers, travailleurs et travailleuses de l’ombre, se retrouvent sans rien.
Quelle tristesse de voir autant de femmes et d’hommes faire la queue durant des heures pour recevoir un sac rempli de vivres, dans un des pays les plus riches du monde. Ces « invisibles » en temps normal, sont soudain en plein jour, rassemblés dehors, en rangs serrés sans que l’on fasse vraiment respecter les « distanciations sociales ». Ils illustrent combien nous sommes inégaux face à ce virus et à ses conséquences sociétales et économiques.

Notre gouvernement avance à vue et l’on peine à comprendre pourquoi les fleuristes peuvent ouvrir, mais pas les libraires (?), pourquoi les coiffeurs, mais pas les petits commerçants de quartier. En Suisse, notre système de santé a bien tenu le choc et notre semi-confinement ne nous a pas rendus complètement fous, mais la casse économique, psychologique et sociale est grande et je pense que cela se remarque nettement plus dans les grands centres urbains. En campagne, les choses me paraissent nettement moins dures. En ville, chaque seconde nous rappelle à la « menace » du virus, les gens ont peur et sortent de plus en plus masqués dans la rue. La confrontation à l’autre est inévitable et cela renforce nos dissensions ou nos divergences face à la « menace ».

Lundi dernier, à Berne, nous avons remis aux parlementaires de tous les cantons qui reprenaient leur travail au sein de l’Assemblée nationale « L’Appel du 4 mai » dont la charte a été signée par plus de 60 .000 citoyens (ce qui est beaucoup pour la Suisse…). Ce mouvement national et apolitique souhaite rappeler aux femmes et hommes politiques une volonté de reprise humaniste, écologique et locale de nos activités. Cet appel a été suivi d’actions symboliques, baptisées « 4m² ». Ces actions calmes et non-violentes respectent toutes les mesures de sécurité en vigueur : des personnes tracent par terre à la craie des carrés de 4m² devant des maisons, gares, places et « s’installent » à l’intérieur, sans bouger. Il s’agit d’une « performance » visant à alerter l’opinion publique de l’urgence du changement.
Chacun. e dans son « carré de protection » écris des mots, des phrases à la craie qui expriment sa volonté d’un futur désirable, régénéré et vivant. Nous estimons que l’heure n’est pas au retour en arrière du « business as usual », mais à la prise en compte absolue de l’urgence de la situation écologique. Ne pas « revenir à l’anormal » ! J’ai moi-même participé à une action « 4m² » lundi dernier sur la Plaine de Plainpalais, aux côtés d’autres amis, adultes et enfants, tous séparés par les distances sanitaires requises. La police est intervenue surprise de nous voir présents en nombre alors que la loi anti-rassemblement pour cause de Covid-19 est en vigueur. Mon identité a été relevée, me voilà donc bien fiché et surveillé.
Heureusement, la police lundi est restée calme et correcte, comme nous l’étions d’ailleurs… des citoyens tranquilles, colorés, souriants, vivants, assis ou debout, dans leurs carrés de protection, interpelant par des mots écrits à la craie ou sur des feuilles les passants alentour. D’honnêtes citoyens, beaucoup d’artistes, bravant la peur…

© Tom Tirabosco

Aujourd’hui malheureusement, la police semble avoir franchi un cran de plus dans le dérapage liberticide, elle met des amendes, menotte et retient certaines personnes en garde à vue. Mon ami le réalisateur de film Frédéric Choffat a vécu quelques heures pénibles, menotté, avec pour seul tort de braver l’interdiction de rassemblement alors même que des rassemblements plus conséquents ont lieu chaque jour (à commencer par les parlementaires qui sont 200 à siéger, enfermés durant des heures dans une salle à Berne !). Rester assis dans un cercle de craie sans bouger et sans approcher les autres passants devient un acte hautement subversif. Nos démocraties sont en danger Pablo ! Je ne t’apprends rien et ce n’est pas nouveau, mais en Suisse nous ne sommes pas habitués à ce type d’ambiances.
Les Suisses, comme les Suédois d’ailleurs, ont plutôt confiance en leurs 7 ministres, c’est peut-être pour cette raison que le semi-confinement a fonctionné, comme le non-confinement en Suède qui a pu compter sur le civisme et l’auto-contrôle de ses citoyens.

Le profond sentiment de peur que le virus a planté dans nos têtes marche main dans la main avec une dérive sanitaire et sécuritaire inquiétante.

Peur de l’autre, peur de toucher, peur de vivre, peur de nous serrer dans les bras, peur de l’invisible, peur de notre immunité naturelle… et bienvenue aux nouvelles mesures liberticides de traçage et de contrôles numériques que certains technoscientistes et autres technophiles nous préparent en toute impunité. Les masses terrorisées vont pouvoir accepter tellement de mesures coercitives et ainsi se détourner d’enjeux autrement plus essentiels : le vivant et le sauvage se meurent, la biodiversité continue à s’effondrer et les écosystèmes pourront continuer à se déséquilibrer et de nouveaux virus voir le jour… mais tout cela ce n’est pas grave car nous sommes confinés, atomisés chacun chez soi et nous avons trouvé les nouveaux vaccins ! Des citoyens maintenus dans la peur d’un SARS-Cov-2, 3, 4… « habitués » à vivre avec et qui, pour la très grande majorité d’entre eux, ne l’attrapera pas ou ne fera aucune complication à son infection mais, par contre, sera maintenu sous contrôle via smartphones et caméras de surveillance.

Demain, ceux qui refuseront ces applications de traçage ou ces vaccins pourront-ils vivrent « normalement » en société ? Seront-ils des terroristes, des parias ? Les furtifs du roman d'Alain Damasio ?

Un signe inquiétant de ce changement en profondeur provoqué par cette peur diffuse du virus est aussi la chasse aux sorcières et les anathèmes dont sont sujets certains chercheurs et scientifiques qui émettent des critiques fondées ou développent des points de vue hétérodoxes. Aujourd’hui, il semble que ce soit un sport national que de disqualifier son adversaire ou celui.celle qui pense autrement en le.la traitant de complotiste ou de conspirationiste. Il est triste de constater que la pluralié des points de vue et des approches se heurtent à un seul et unique récit, celui que les tenants d’une science dure et matérialiste nous vendent comme étant l’unique solution aux problèmes sanitaires actuels. Nous sommes entrés définitivement dans l’ère des statisticiens, des épidémiologistes et des mathématiciens froids. Comment revitaliser une communauté de pensée transversale, transdisciplinaire et ouverte à des savoirs multiples, cette « pensée de la complexité » chère à Edgard Morin ?

Il ne fait pas bon contester le dogme scientiste et matérialiste.

Cher Pablo, comme tu vois, je suis encore en colère et je n’ai toujours pas réussi à faire le vide, le silence et le calme en moi… Je t’envie de réussir à « lâcher » grâce au jeûne et en pouvant te ressourcer au contact de cette nature si forte et si essentielle à notre équilibre. Ici en ville, la réalité de cette crise m’apparaît à chaque fois que je mets le nez dehors. Voir tous ces gens avec des masques, même quand ils sont seuls dans leur voiture, est effrayant. À quand des mesures à la hauteur du Coronavirus pour lutter contre la pollution atmosphérique qui fera cette année 10 fois plus de morts que ce méchant virus?

Sans doute l’avantage de cette crise est d’avoir éveillé des consciences et d’avoir « mis en mouvement » certains qui n’y étaient pas forcément préparés.

Mon collègue et ami dessinateur Pierre Wazem s’est soudain réveillé. Lui qui a toujours détesté les mouvements collectifs politisés et les engagements militants, le voilà qui part au combat, tel notre héros national Winkelried, en lançant un mouvement qui menaçait il y a quelques semaines de faire descendre dans la rue des milliers d’indépendants livrés à eux-mêmes, et cela en plein confinement.
https://www.rts.ch/info/suisse/11240864-les-independants-se-sentent-out-et-protestent-autour-de-pierre-wazem.html

Il est vrai qu’il est choquant de voir notre gouvernement aider à hauteur de 2 milliards de francs des compagnies d’aviation, dont SWISS (qui appartient à Luftansa) et sans aucune contrepartie contraignantes et écologiques en échange. Pendant ce temps, des dizaines de milliers de petits indépendants peuvent mourir lentement ou… s’endetter auprès de nos belles banques !

Dans ta précédente lettre, tu me posais la question si j’avais fait l’inventaire de ce qui est essentiel et de ce qui ne l’est pas… C’est étrange, je n’ai manqué de rien sauf peut-être de l’essentiel : des embrassades, des contacts sociaux, des amis, des cafés au marché de Rive tous les samedis avec Yves et Philippe, de mes parents que je n’ai plus vus depuis deux mois… et comme bon « rat des villes », de culture vivante : pièces de théâtre, spectacles de danse contemporaine, concerts.

Mais de ça, je t’en parlerai dans ma prochaine lettre…

Je t’embrasse

Tom

© Tom Tirabosco

Drôme, le 5 mai 2020,

Cher Tom,

Je partage tes peurs sur la fragilité de nos démocraties, de nos droits et de nos libertés. C’est comme une impression de clair-obscur : comme si aujourd’hui, tous les changements étaient possibles, vers un mieux, mais aussi vers un pire. Il y a une sorte d’ouverture des possibles, qui rend à la fois un retour à la normale hyper triste et décevant, mais aussi qui rend l’avenir terriblement incertain... mais pas une incertitude passive, je dirais une incertitude active, qui nous oblige à nous battre, qui nous implique, qui nous dit « c'est maintenant qu'il faut agir », qui nous force à la vigilance et au courage, deux qualités... finalement assez épuisantes ;)

Depuis mon bled, je ressens aussi pas mal de colère à l’encontre de tous ces gens qui veulent redémarrer. Ces gens qui prennent la parole devant des pupitres officiels, des tribunes dans les grands journaux économiques, pour relancer la grande machine. Mais pas le redémarrage du quidam qui doit s’en sortir, de la débrouille, pour trouver de quoi manger, non, le redémarrage des grandes théories, du PIB, de l’« emploi », de l’industrie, des cours de la bourse, de la consommation, de la compétitivité, des trucs immenses dont on sait parfaitement que ça fout en l’air les sociétés, les êtres humains et les autres êtres vivants, la biosphère quoi. Et en plus, ils se permettent de dire qu’il va falloir travailler beaucoup plus à partir de maintenant ! Travailler ?? Mais pourquoi ? Pour enrichir des actionnaires ? Ce côté « Allez, la récré est finie les enfants, il faut rentrer maintenant ! Mettez-vous tous en rang et soyez sages ! » est vraiment insupportable.

Sans compter que ces dernières semaines, la plupart des gouvernements ont continué à briser la confiance qui les liait à leurs peuples, et la fragile confiance internationale. Par contre, ils n’ont qu’une obsession : sauvegarder celle des marchés ! Et « restaurer » celle des « ménages »... Pour qu’ils se remettent à consommer, et en leur demandant en plus de payer les pots cassés, tout en favorisant une concurrence généralisée. C’est vraiment du grand foutage de gueule !

Tu sais, je crois que même si on cherchait longtemps, on ne trouverait pas meilleure méthode pour déstructurer les sociétés, pour se mettre tout le monde à dos, pour détruire les biens communs, et pour finalement enlever le sens de la vie.

En tout cas, sur la peur, il y a vraiment une différence avec la ville. Ici, je n’ai jamais ressenti de peur, ni chez les voisins ni dans les rares incursions d’approvisionnement dans notre petite ville voisine. Je ne sens pas les masses terrorisées autrement que par les articles de journaux. Bien sûr, on a eu un peu peur du virus au début, lorsque le pays a été verrouillé et que les courbes des victimes partaient en exponentielles, mais ça fait longtemps que c’est fini. Si aujourd’hui on peut apercevoir une peur, c’est plutôt celle d’un retour à « l’anormal », comme tu dis. Ceci dit, l'absence de peur ne signifie pas qu’il ne faut pas se tourner les pouces. La vigilance est de mise, même dans les coins reculés, et on pourrait d’ailleurs classer la vigilance dans la catégorie des peurs... mais plutôt positives !

Comme tu dis, le confinement et la peur de masse ont augmenté le risque de repli sur soi, c’est évident. Cela existait déjà avant et il est probable qu'on ait relevé d’un cran le niveau. Mais dans cette histoire de « fermeture », il faut questionner aussi l’ouverture, ce que l’on fait rarement. Les libéraux veulent toujours tout ouvrir, les frontières, les échanges, les voyages, tout. C’est un des fondements de la philosophie moderne libérale, à gauche comme à droite. D’accord, mais de quelle ouverture parle-t-on ? De l’ouverture des cages pour lâcher les fauves dans l’arène ? De l’ouverture des barrières pour mettre tout le monde en concurrence, les faibles comme les forts ? De quel monde « ouvert » parle-t-on ? D’un monde devenu un magasin de soldes géant (« Société en solde ! Tout doit disparaître ! », un beau slogan de manifs...). Où est l’ouverture vers l’autre lorsqu’il s’agit de voyager en « city trip » « low cost » pendant trois jours dans une ville standardisée ? Où est l’ouverture lorsqu’il s’agit de faire passer les frontières aux marchandises et aux riches, mais pas aux pauvres et aux sans-papiers ? C’est peut-être difficile à admettre pour nos esprits libéraux, mais il y a des bonnes et de mauvaises ouvertures, et il y a aussi des bonnes et de mauvaises fermetures. Oui, des bonnes fermetures. Pourquoi ne pas interdire nos exportations d'aliments qui détruisent les agricultures vivrières en Afrique ? Pourquoi continuer à laisser passer des objets fabriqués par des esclaves ? Sans compter que les ouvertures qui valent la peine (la rencontre, l’hybridation, l’entraide, la découverte, l’aventure, etc.) ne sont possibles que lorsqu’on n’est pas coincé dans la peur, lorsqu’on est un peu privilégié (vit dans de bonnes conditions) mais sans avoir peur de perdre ses biens. Bref, il va falloir réfléchir et rediscuter globalement de tout cela... Mais je le ferai plus tard ou ailleurs, j’avais juste envie de poser ce ressenti.

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Quand je réfléchis à ce qui m’a manqué ici, pendant le confinement, je ne vois pas grand-chose, à part les contacts avec des humains. Ces derniers jours, je ne savais pas où donner de la tête : des centaines de messages tous plus importants les uns que les autres, un tourbillon d’idées quotidiennes posées sur des post-it et des feuilles volantes partout sur mon bureau, des centaines d’onglets internet et de fichiers ouverts sur l’ordi... Les journées passent à une vitesse folle, je suis tendu vers l’action, à barrer les tirets des listes de trucs à faire, et puis vient le soir, le temps décélère, les enfants se couchent, la fatigue revient, et un jour passe.
Le lendemain, les onglets sont toujours ouverts, les notes toujours là, les messages en attente de réponse aussi, mais il en arrive des dizaines d’autres. Je réponds au plus urgent, en passant de l’ordi au téléphone, et en jonglant avec la dizaine d'applis de messagerie et les nombreux programmes de visioconférences Skype, Zoom, Livestorm ou autre Jitsi... Bref, c’est du grand n’importe quoi.

Le confinement, finalement, c’est la grande victoire du monde virtuel. Il fait beau dehors, il n’y a pas d'avion, les oiseaux s’en donnent à cœur joie, le potager attend, et je reste cloitré comme un con dans l’électronique, à tapoter sur un clavier, à caresser un touchpad.

Le pire, c’est que c’est vital pour moi : les courriels, les clavardages, les visios, les commandes de matériel, les paiements en ligne, les lectures de journaux, les documents partagés, etc.

En fait, je ressens comme un paradoxe : j’ai l’impression que je n’ai pas vraiment vécu de confinement, tout simplement parce que j'avais le téléphone et internet. Et quand tu te rends compte que tout ce monde virtuel ne dépend que d’un petit fil en métal gainé de plastique noir, tout fin, suspendu à des poteaux en bois, qui arrive au hameau à travers les arbres... Si on le coupe, c’est fini, le confinement devient total, et là, je ne donne pas cher de notre peau. Enfin, j’en sais rien. Mais j’imagine ces mêmes deux mois sans ces moyens de communication, sans les nouvelles du monde, sans les contacts, sans les groupes d’entraide Whatsapp entre voisins... et là, je me dis que ça aurait vraiment une autre gueule ! Un vrai confinement ! Il faudra revoir toute notre organisation. Et qui sait, peut-être qu’il faudrait aussi se préparer à ça... T’imagines la folie dans les villes ?

Bon, mais là où je voulais en venir avec l’électronique, c’est par rapport à tes craintes sur la surveillance généralisée. En fait, je me rends compte que je n’ai pas été confiné chez moi, j’ai été confiné dans le monde de l’électronique. Il faudrait plutôt dire que j'ai été forcé à m’adapter rapidement au monde de l’électronique et du virtuel... sans avoir pu déployer des outils contre le traçage. Je me suis emmêlé comme un bleu dans la grande toile de la surveillance généralisée, j’ai sauté les deux pieds joints ! Pour moi, s’il y a déconfinement, ce sera moins de mon hameau que du monde virtuel ! J’espère que beaucoup de gens seront conscients de cela...

C’est pareil pour notre magazine Yggdrasil. Nous qui voulions un super objet papier, en couleur, agréable à toucher, et qui avons misé sur un tout petit site web minimaliste... nous nous sommes vus forcés à renoncer (au moins temporairement) au papier, car le monde de l’édition est hors-service, et à nous rabattre sur la vie électronique. Imagine-toi le numéro #5 en PDF... Un comble ! Une chose est sûre : cette année, pour Yggdrasil, le grand objectif sera la déconnexion au monde virtuel !

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J’aime bien les paradoxes, mais là, j'avoue que je m’y perds un peu... Je viens d’évoquer celui de me sentir confiné dans le monde virtuel, alors que c’est précisément ce dernier qui m’a ouvert au reste du monde ces dernières semaines. Et ça m’évoque l’inverse de ta situation en ville : quand tu sors de chez toi, de ton refuge, tu te confrontes à la réalité, dure et injuste ; alors qu’ici à la campagne, je m’y confronte quand je suis devant l’écran, et je sors pour me détendre et pacifier mes sens au contact des humains et des autres qu’humains, du soleil, du vent et des arbres.

Et pour continuer à jouer, je t’ai trouvé d’autres paradoxes. Tiens, celui-là : je suis conscient de vivre une période exceptionnelle par l’ampleur de la crise systémique - et même unique dans l’histoire moderne -, et ça se traduit par quoi ? Par un quotidien exceptionnellement doux et routinier ! C’est un mélange clair-obscur, de « c’est la cata » et de « rien qui se passe ». Tout est en train de changer, mais rien n’a vraiment changé. C’est là, mais c’est pas vraiment là.

Un autre paradoxe : j’ai fait le vide dans mon agenda ! ... Mais j’ai encore moins de temps qu’avant ! Ici, les activités à l’extérieur sont nombreuses, surtout avec ce généreux printemps pluvieux et ensoleillé, et lorsque j’arrive enfin à m’isoler au bureau, je suis assailli de centaines de messages « hyper urgents » et d’infos incroyables qui m'arrivent de partout. Alors, j’ai spontanément envie de réagir, recouper, écrire, transférer, etc. Voilà aussi pourquoi tes lettres me font du bien. Elles sont lentes et posées.
Non, en fait, c’est plutôt moi qui deviens lent et posé en les lisant ;)

Un autre : ce grand arrêt brutal... c’est tellement énorme... et en même temps tellement insuffisant par rapport à ce qu’on devrait faire, ne serait-ce que par rapport aux objectifs climatiques et écologiques ! On est loin du compte si on veut « décarboner » la société ! Je ne sais pas comment on va pouvoir faire plus...

Bon, un dernier : ces 10 dernières années, j’ai tellement parlé de ces grands moments de rupture au futur, en mode abstrait, sous forme de graphiques et de risques, que je suis perturbé d’observer et de vivre ce qui arrive, au présent. C’est comme si j’étais spectateur sidéré d’un énorme truc abstrait venu du futur... qui est là, mais pas vraiment là... et pour lequel je suis aussi acteur... mais un acteur dont la manière de s’engager dans le présent... est de regarder à nouveau vers le futur !

J'ai l’impression d’avoir rêvé ces dernières semaines. Je vis depuis des années à essayer de comprendre et anticiper les risques, qui sont dans mes pensées, dans des livres, dans des articles en PDF, dans des courbes de diaporama. Tout est chiffre, imaginaire, déductions, mots, logiques, imaginations, déductions... Même les vraies catastrophes, pourtant réelles et atroces, sont le plus souvent lointaines, comme les incendies en Australie, les accidents industriels, les cyclones ou les espèces disparues. Lointaines et abstraites, impalpables, diluées dans le temps et dans le brouhaha médiatique... Alors, je tente d’établir des liens pour ancrer tout cela dans le réel, des liens entre l’intellectuel et l’affectif, des liens entre les disciplines, entre les gens. Et je m’emploie à transmettre ces infos. C’est difficile, car certains y croient, d’autres pas. Et là, soudain, c’est là. Incarné. Chez nous. Pour de vrai. Rapide. Massif. Global. Radical. Un arrêt du monde, des ondes de choc en cascade, les puissants qui tremblent, et les peuples qui trinquent. C’est réel, et pourtant, je ne le vois qu’à travers des écrans, en virtuel. J’ai l’impression d’être passé de l’autre côté du miroir, dans un autre monde, dans le monde de mes livres et de mes graphiques. Dans mon ordi. Je frappe à l’écran, la réalité est derrière, mais elle m’échappe. Elle a dépassé mon imagination.
J’ai le sentiment que c’est moi - et pas les autres - qui n’arrive plus à croire ce qui arrive.

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Alors, parfois, rarement, je vais en ville, pour faire des courses, pour capter une autre réalité sociale. C’est très étrange de marcher - masqué - dans les rayons des magasins avec ce sentiment de vulnérabilité : et si ces objets n’arrivaient plus sur les rayons ? D’ailleurs, ils n’arrivent pas vraiment ! De semaine en semaine, j’ai remarqué que les rayons se vidaient, il y avait de moins en moins de choix. Ça m’a rappelé mon séjour à Cuba en 2010, où les rayons des magasins étaient souvent vides et où on n’a pas le choix des produits : c’est ce savon, pas une autre marque. C’est ce dentifrice, point barre. Du papier pour imprimer ? Non, il n’y en a plus, on ne sait pas quand il y en aura. Ah, bon, je repasserai. Des ciseaux ? Non, dans aucun magasin, j’ai fait le tour de la ville... Tom, je sens des ruptures d’approvisionnement, et je sens qu’on n’est pas prêts. Je veux dire, notre société n’est pas prête.

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Voilà, cher ami, les nouvelles. Ces derniers jours, on sent le déconfinement arriver, le désir de relâchement est perceptible, ainsi que la tristesse de recommencer. Mais ça, c’est un gros chapitre... pour une prochaine lettre !

Je t’embrasse,

Pablo

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