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© Willow Findlay - Unsplash

Les catastrophes nous accompagneront longtemps, il y aura toujours des après

Par Pablo Servigne, Gauthier Chapelle, dans Espace auteur.es -

Les catastrophes nous accompagneront longtemps, il y aura toujours des après

Dans cette tribune, Pablo Servigne et Gauthier Chapelle, coauteurs de L’entraide, l’autre loi de la jungle (LLL, 2017) et de Une autre fin du monde est possible (Seuil, 2018), répondent à leur ami Noël Mamère, qui écrivait le 16 avril dans Reporterre « Il n’y a plus d’après, la catastrophe est là », en s’interrogeant sur la pertinence de «phosphorer» sur le monde d’après.

Cher Noël,

Nous avons lu ta belle tribune, sombre et découragée. Merci d’avoir su exprimer ta peine avec des mots sincères et authentiques. Elle a résonné en nous car nous passons aussi par là, régulièrement, depuis des années. En effet, à quoi bon si, après cette pandémie, tout revient comme avant ? A quoi bon si tout est détruit ? Ta lettre sonne comme un deuil, comme un réveil, comme une page qui se tourne, comme une gueule de bois pour l’écologie du 20e siècle. Merci !

En ce moment, les tribunes pour remettre le monde comme avant ne manquent pas, c’est vrai, c’est désolant, mais d’autres « phosphorent » sur des horizons différents.
Et ils ont raison de le faire ! Tu sais bien que l’enjeu est de trouver un délicat chemin de crête entre le « tout est foutu » et le « circulez, y’a rien à voir », deux attitudes qui mènent à la mort : baisser les bras d’un côté, remettre en route les processus de destruction du vivant et des sociétés de l’autre. Le chemin de crête est étroit, nous ne sommes pas à l’abri d’une glissade, et le brouillard n’aide pas.

Que notre société « phosphore » sur les mondes d’après est donc plutôt encourageant. Certes, l’imaginaire de reconstruction est souvent teinté du souvenir des Trente Glorieuses, il porte un costume gris, juché tout en haut d’un système pyramidal hors-sol, mais c’est précisément pour cela qu’il faut phosphorer : la crise du Covid a permis une ouverture des possibles. Il y a une brèche dans laquelle s'engouffrer.

Cette brèche, certains scientifiques en connaissaient la possibilité (et personne ne voulait y croire pour autant), mais même les plus avertis des experts ne pouvaient prévoir son ampleur ni sa date d’arrivée. L’histoire est faite de cygnes noirs, d'événements imprévisibles hautement bouleversants. Ce n'est pas le premier, et ce ne sera pas le dernier. Alors oui, le catastrophisme est derrière nous, et il est aussi devant nous. Prévenir de l'imprévu, comprendre les risques majeurs, et agir en conséquence, tu le sais bien, c’était l’objectif de la collapsologie. Nous devons continuer à penser les catastrophes, avec rigueur, car elles nous accompagneront tout au long du siècle, qu’on le veuille ou non. Nous avons besoin de toi pour phosphorer.

Tu as raison lorsque tu dis que cette pandémie n’est pas une guerre. S’il y a une métaphore, ce serait plutôt celle d’un état de siège. Nous nous sommes fait prendre au piège ! Nous sommes confinés dans notre cité dorée (enfin, ça dépend des quartiers), à attendre la fin du siège. Or, pendant un siège, que fait-on ? On fait le bilan des vivres, on s’organise pour tenir le plus longtemps possible avec le minimum, on s’invente des activités qui ont du sens pour la collectivité, et surtout on partage, on s’entraide, on prend soin les uns des autres. On peut aussi réfléchir à revoir complètement notre gouvernance...

Ce n’est pas le virus qui a attaqué, c’est nous qui sommes devenus monstrueusement vulnérables, à cause justement de l’extension de notre prétendue force.

Tout compte fait, si. Il y a bien une guerre, mais elle était là avant, et elle a été considérablement freinée par la pandémie. C’était une guerre aux pauvres, aux dominés, au vivant. Elle continuera certainement dans le monde d'”après”, mais pour l’instant, les Généraux sont coincés par un virus, qu’ils considèrent comme un ennemi parce qu’il est facilement identifiable, sans se rendre compte qu’ils ne peuvent pas le détruire militairement. Ils n’ont pas encore compris que le combat était intérieur. Ce n’est pas le virus qui a attaqué, c’est nous qui sommes devenus monstrueusement vulnérables, à cause justement de l’extension de notre prétendue force. Ils ne savent pas encore que nous ne « vaincrons » pas le virus. Nous sommes juste « obligés de nous pousser de côté, de laisser la place » (Sophie Mainguy, urgentiste) à un tout petit organisme qui ne fait que passer. Mais va faire comprendre ça à un Chef d’Etat-major !

Lorsqu’un monde s’effondre - Edgar Morin le raconte bien à propos de la France occupée -, on ne sait pas de quoi l’avenir sera fait. Alors, dans l’obscurité et le brouillard, seuls comptent notre courage et notre éthique. C’est le fait de passer à l’action, de s’unir dans l’adversité, qui redonne espoir. Bien entendu, cela aide d’être revivifié par des événements extérieurs, Edgar et ses amis l’ont été par la première contre-offensive soviétique à Moscou et par l’entrée en guerre des Etats-Unis après l’attaque de Pearl Harbor, en 1941. Aujourd’hui, la pandémie a redonné de l’espoir à beaucoup de gens inquiets de la situation. C’est pour cela qu’ils phosphorent, qu’ils se relient plus ou moins discrètement, qu’ils s’irriguent les uns les autres comme le mycélium des champignons souterrains qui relie et irrigue les arbres d’une forêt (et leur fournit notamment... du phosphore).

Après un siège, la société peut en ressortir transformée, plus résiliente, plus soudée, plus connectée, plus consciente de son interdépendance. Certes, il y aura de la reconstruction, mais laquelle ? Réfléchissons : qu’est-ce qui nous a manqué d’essentiel pendant ce confinement et qui ne nécessite pas de détruire le monde pour être produit ? Les liens réels, de la bonne nourriture accessible localement, des bons services de santé, de l’autonomie, du prendre soin, de la vie à la campagne, des câlins, des fêtes, etc. De quoi avons-nous eu une overdose ? Des visioconférences, de la malbouffe, des relations toxiques, des gouvernements inadaptés, des criminels de la finance (et des tribunes dans les journaux !), etc. Et bien faisons en sorte de nous en passer à l’avenir. Il y a un état des lieux à faire. Voilà déjà de quoi changer la donne sur le monde d’après.

Alors oui, peut-être faut-il cesser de parler de catastrophes, car c’est devenu notre nouvelle normalité. C’est notre monde, et le pire, c’est qu’il est fort probable que nous nous y habituions. Nous sommes des milliards, et même des millions de milliards en comptant les autres êtres vivants, il va falloir vivre ensemble dans ce merdier en surchauffe, et tout faire pour qu’on ne se tape pas trop dessus. Tu parles de « freiner l’emballement de la machine pour éviter le chaos », c’est effectivement un premier objectif, faire s’effondrer le capitalisme, la mégamachine, avec le moins de dégâts possibles. Malheureusement, beaucoup d’entre nous en dépendent, ont été habitués à la gabegie, au gaspillage, à l'égoïsme. Alors oui, il y aura des manques, le sevrage qui risque d’être violent et le déconfinement du grand n’importe quoi. Nous sommes obligés de vivre avec ce risque, de tout faire pour le réduire. Quant aux autres objectifs, il faudra les trouver ensemble : inventer des manières de vivre en accord avec une biosphère en lambeaux, dans les ruines du capitalisme, ou même dans une zone d’exclusion nucléaire, s’il n’y a pas d’autre choix. Alors allons-y ! Nous avons besoin que tu phosphores et que tu galères avec nous !

Avec la pandémie, nous savons désormais qu’il y a des leviers pour stopper la mégamachine, et nous avons la preuve qu’il est criminel de la relancer telle quelle. Nous découvrons qu'un monde sans avions, sans nouvelles campagnes publicitaires, sans Roland-Garros est parfaitement supportable. Nous avons trouvé un incroyable bouton stop... mais qui n’est pas sûr de fonctionner après le déconfinement. C'est pour cette raison que nous allons avoir besoin de créativité, pour inventer une économie qui encourage ceux qui soutiennent le vivant et punit ceux qui le piétinent.

Paradoxalement, tu sembles bien optimiste quand tu dis que nous arriverons à « réparer » ce monde. Bien entendu, il faut tout faire pour, mais ce n’est même pas sûr qu'on y arrive ! Tu dis aussi qu’il reste des « sorties de secours ». Mais même pas ! La maison est en feu ! Nous ne pouvons pas en sortir, il faut éteindre l’incendie tous seuls, sans aide extérieure (autres que les autres espèces). La pandémie a retenti comme une explosion dans les sous-sols de notre maison en flammes, elle a sidéré les habitants pendant un moment. Les pyromanes ont arrêté leurs méfaits quelques instants, ils vont probablement reprendre, c’est pathologique chez eux. L’explosion a foutu la frousse à certaines personnes, mais elle a éveillé la conscience de beaucoup d’autres. C’est avec eux qu’il faut phosphorer !

C’est vrai, notre maison ne ressemble plus à rien, il sera impossible d’effacer certaines traces du monde moderne, mais elle n'est pas foutue. Nous ne reviendrons plus au monde d’avant mais nous ne pouvons pas dire qu’il n’y a pas d’après. La charpente de la biosphère ne s’est pas encore effondrée. Il faut éteindre l’incendie, compter les uns sur les autres, et arrêter de se taper dessus comme des couillons.

C'est un autre enseignement de cette crise : au-delà de ce qui a empiré et nous inquiète (violences policières, surveillance généralisée, creusement des inégalités, violences conjugales sur les conjoint.es et les enfants, etc.), il est difficile de ne pas voir l'expression de l'entraide et de toutes les solidarités chaudes (humaines) et froides (institutionnelles), comme c’est le cas à chaque catastrophe. C’est une bonne occasion de se familiariser avec les délices de la coopération.

Voilà, cher Noël, il y a de quoi phosphorer sur l'avenir. Il y aura bien un après, dont le programme principal sera en effet une « adaptation radicale » (Deep adaptation, cf. Jem Bendell), prélude de ce qui nous attend lorsque la vague du changement climatique aura pris toute sa puissance, au sein d’une biosphère exsangue et cramoisie. C'est ce qui nous attend nous, nos enfants et tes petits-enfants.

Tu dis justement que c’est « si vertigineux qu’il est difficile de vivre avec tous les jours ». C’est exactement cela. Et cela va durer des siècles. Nous te prendrions volontiers dans nos bras. Mais remettons cela à « l’après », veux-tu, nous ne voudrions pas que tu finisses aux urgences... Ton découragement est probablement passager. Sache que nous serons là si tu retrouves un peu de courage, et aussi si tu ne le retrouves pas, comme d’autres l’ont été pour nous. Sache aussi que nous sommes des milliers, sinon des millions.

Ce printemps a été le plus chantant, le plus beau que nous n’ayons jamais vu. Le silence du monde industriel a redonné de la voix aux oiseaux. Certes, la fête du muguet n’est pas au rendez-vous, et les premiers bains de mer non plus, mais ce n’est pas plus mal. Laissons un peu les muguets tranquilles, la mer en paix, et les animaux profiter de notre repos forcé. Les printemps suivants n'en seront que plus beaux.

Nous nous permettons donc de modifier légèrement ta dernière phrase : il faut s’inventer des lendemains, dans un monde condamné au silence, qui a laissé les oiseaux chanter à nouveau.

Avec toute notre amitié,

Pablo et Gauthier

Le texte de Noël Mamère publié dans Reporterre est disponible en cliquant sur ce lien.

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