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Effondrement et sécurité :
que font les services publics ?

Si l’ordre économique et social vacille, qu’en sera-t-il de la sécurité des populations ? De la sécurité alimentaire ? Que feront les services publics ? Que peut-on mettre en place préventivement ?

Pablo Servigne, Bruno Bazire, le - # Magazine

Retrouvez cet article dans Le numéro 2 de Yggdrasil

Autonomie énergétique, résilience alimentaire, désobéissance civile, pédagogie alternative : le numéro 2 d'Yggdrasil vous réserve bien des surprises...

Date de parution :
140 pages

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À la sortie de l’été, l’OCDE a organisé un colloque les 17-18 septembre 2019 à Paris pour plancher sur les manières d’éviter un effondrement systémique (« Averting Systemic collapse »). Ce n’est pas le seul signal : la question d’un possible effondrement économique, social ou politique généralisé n’est plus l’apanage de quelques illuminés, c’est un risque bien tangible pris au sérieux par les organismes privés, publics et internationaux.

Mais à quelle échelle agir ? Une manière complète mais facile de répondre à cette question est de dire qu’il faut se préparer à toutes les échelles. « Ah ! Bien, merci Monsieur… Mais concrètement, je fais quoi ? »

À petite échelle, les familles, mais aussi les écohameaux, les écovillages ou encore les quartiers-en-transition construisent déjà de la résilience alimentaire, des liens sociaux. C’est petit, mais ça démarre. Pour la défense, il faut plutôt aller voir du côté des survivalistes, qui, pour certains, se préparent en collectifs. D’accord, c’est un début, et c’est très discutable. Préparer des petites oasis au milieu d’un océan de chaos, ça ne sert pas à grand-chose, on est d’accord.

Une possibilité serait alors de multiplier ces petites oasis, très vite. Et, à chaque fois, on retombe sur la question de l’augmentation de la taille des systèmes. Peut-on se préparer à des risques systémiques à plus grande échelle ? Comment préserver une certaine équité, ainsi que les biens publics ? Peut-on, simultanément aux petites initiatives, améliorer les services de l’État qui garantissent la sécurité et la résilience ?

HCFDC, HCFRN & RN
Que l’on soit d’accord ou pas avec la politique du gouvernement, ou même avec l’idée de l’État, il faut se rendre à l’évidence : nous avons en France des milliers de fonctionnaires structurés de manière assez opérationnelle qui ont, pour beaucoup (c’est une hypothèse), une passion pour le bien public et qui veulent que les choses se passent bien. Doit-on faire avec eux ? Ou considère-t-on que l’État est le mal absolu, qu’il faut au pire le détruire et au mieux s’en méfier ? C’est une question stratégique ouverte. Mais, en attendant d’en débattre, on peut déjà se demander ce qu’ils ont prévu…

En effet, il existe déjà des organismes en charge de la résilience des territoires, de la prévention des catastrophes et de l’organisation des secours (feux de forêts, mouvements de terrains, risques industriels et chimiques, terrorisme, séismes, crues lentes, etc.). L’organe qui coordonne cela, c’était le Haut Comité Français pour la Défense Civile (HCFDC), rebaptisé Haut Comité Français pour la Résilience Nationale (HCFRN), aussi appelé plus simplement « Résilience Nationale » (RN)(1). Pour ce comité, c’est d’emblée très clair : la résilience territoriale commence par l’échelle locale. Le HCFRN rappelle que les maires sont les premiers responsables concernés par les risques de catastrophe. De fait, depuis 2009, ce comité aide les territoires à se préparer à des événements majeurs en mettant en lien les acteurs concernés (opérateurs d’infrastructures, entreprises, collectivités locales, etc.). « Cela se traduit par l’organisation régulière de petits déjeuners-débats au Sénat, de colloques, de talk vidéos, de dîners-débats ou de publications », peut-on lire sur leur site. C’est un début !

Cette approche reste très sectorielle, par type de risques. Mais ces fonctionnaires responsables de la préparation aux catastrophes semblent avoir pris récemment conscience des impacts du changement climatique et du caractère systémique de certains risques. Ainsi, Christian Sommade, délégué général du HCFRN, explique dans un article datant de fin 2018, que « le changement climatique n’est pas la seule menace qui nous guette dans les décennies à venir, les mutations économiques profondes et la dépendance extrême pour toute activité économique et sociale aux réseaux d’infrastructures de toute nature (énergie, eau, télécommunication, dont Internet…), les fractures sociales (le vivre ensemble), les mouvements de population, consécutifs de migration pour des raisons climatiques ou économiques, peuvent créer des spasmes sociétaux lourds de conséquences en termes politiques, sociaux ou économiques, c’est-à-dire en termes de sécurité globale, et cela sans compter les bouleversements géopolitiques, car la paix n’est assurée que si on est suffisamment fort pour être dissuasif. »(2)

Ah ! Mais alors, que fait concrètement Résilience Nationale ? Pour l’instant, le comité se décline en trois organes aux fonctions différentes : la labellisation, l’aide à la prévention et l’aide à l’action.

  1. Le Pavillon-Orange® est un label décerné aux communes qui répondent à des critères de protection des populations face aux risques majeurs, par exemple par l’établissement d’un plan de sauvegarde et d’un document d’information communal sur les risques majeurs (le fameux DICRIM). Depuis 2009, près de 60 villes obtiennent chaque année le label Pavillon Orange®.
  2. La démarche locale de résilience prend la forme d’un site Internet (https://www.resilience-et-territoire.fr/fr/accueil, qui n’est pas tout à fait opérationnel, mais passons) qui a pour objectif d’aider les maires à se préparer aux situations d’urgence ou d’exception, avec des vidéos, des infographies, des quizz, et qui renvoie vers des sites plus spécialisés.
  3. Faire Face 72 est un organisme qui aide les pouvoirs locaux à agir dans les 72 heures après une catastrophe, en proposant des outils d’information, la création pour chaque commune de son propre site Internet d’information et de préparation, une application mobile (Signalert), des flux Twitter paramétrés, des kits de survie, etc. Il a été créé à la suite des crues survenues en 2015 dans les Alpes-Maritimes et le Var. Sur ce site, on apprend que le gouvernement est aussi survivaliste : il nous montre comment faire un sac de survie et des stocks pour être autonome au moins 72 heures !

1. www.hcfdc.org
2. Christian Sommade, « Résilience organisationnelle et résilience structurelle, un seul objectif : la résilience nationale », SDMagazine, 14 décembre 2018.

Le rôle du maire est central dans la résilience et la préparation aux catastrophes.
Infographie du gouvernement

Des voisins prévoyants...
En France, en cas de catastrophe, on entend souvent parler du « dispositif ORSEC », pour Organisation de la Réponse de SÉcurité Civile. C’est effectivement l’élément qui permet de coordonner les secours au niveau d’un département. Mais il y en a d’autres ! Au niveau national, il y a les plans « Pandémie Grippale », « Vigipirate », « Ebola » et le très rassurant « Plan national de réponse à un accident nucléaire ou radiologique majeur ». Pour les territoires, en plus du dispositif ORSEC (secours), il y a aussi les plans NOVI (NOmbreuses Victimes), POLMAR (POLlution MARitime) et ORSAN (pour les systèmes de santé régionaux). Vous aurez remarqué, tout cela reste très sectorisé. En France, il n’y a pas encore de plan pour une crise systémique.

En revanche, nos voisins ont peut-être un temps d’avance. En août 2016, le gouvernement allemand adoptait une « stratégie de défense civile » inédite. Parmi les consignes pour se préparer à une quelconque menace (attentats, black out, catastrophes, conflit armé, etc.), il fallait (entre autres mesures) que chaque citoyen ou foyer puisse constituer des vivres pour 10 jours et des réserves d’eau pour 5 jours.

Dans la même veine, le gouvernement suédois a distribué en mai 2018 un livret de 20 pages à 4,7 millions de foyers suédois, indiquant la procédure à suivre en cas de guerre, d’attentat ou de cyberattaque. Il s’agit pour eux de se préparer à la possibilité que l’électricité, le chauffage, le téléphone, les banques, les transports ou l’eau courante soient coupés pendant plusieurs jours. Il faut pouvoir tenir une semaine sans aucune aide extérieure, et éventuellement, en cas de « guerre totale », savoir organiser un réseau de résistance. Comme pour l’Allemagne, cette doctrine de coordination des systèmes de défense militaire et civile, qui avait été abandonnée à la fin de la guerre froide, a été officiellement relancée en 2015 après l’annexion de la Crimée par la Russie. À la fin d’une vidéo officielle très sympathique, expliquant aux Suédois comment faire un stock de nourriture pour la famille, la présentatrice conclut par un évident : « N’oubliez pas que vous avez des voisins, car la coopération est vitale. » Merci Madame !

En France, il suffit de creuser un peu pour se rendre compte que les services publics ne sont pas prêts à des risques d’une telle ampleur. Ne veulent-ils pas les voir ? Ne le peuvent-ils pas ? Si vous parlez à des maires, à des responsables de la gendarmerie ou de la sécurité civile… ils vous diront (au mieux) que « quelqu’un doit bien s’en occuper » ou (au pire) que « vous vous tracassez pour rien ». Notre pays est peut-être freiné par un manque de moyens et de formation, mais aussi, à l’évidence, par une trop grande centralisation et un excès de confiance en plein de choses, comme en nous-mêmes, en nos ingénieurs ou en la sacro-sainte croissance économique.

Mais alors, que peut-on faire ?
D’abord interpeler les élus et les responsables des services publics, comme le suggèrent Stéphane Linou et Alexandre Boisson [voir les interviews dans les pages suivantes]. Et puis, ce n’est pas incompatible avec le fait de s’organiser localement, bien au contraire. On peut rejoindre une initiative de transition ou une ZAD ou toute autre organisation qui pense un peu les tempêtes à venir. C’est local, ça marche en impliquant tous les acteurs locaux, et ça permet de mettre les mains dans le cambouis organisationnel directement (le PFH, le putain de facteur humain).

On peut aussi simplement participer à la vie municipale classique et, à ce titre, l’échéance de mars 2020 est importante. Si vous êtes en capacité de monter une liste ou d’y participer, allez-y ! Vous pouvez aussi simplement informer votre quartier et vos voisins, c’est aussi essentiel. Un des outils pourrait consister à rédiger une charte pour votre commune, de façon collaborative, avec une liste d’actions concrètes, et de demander à tous les candidats de s’engager à l’appliquer. Organisez une rencontre publique (par village ou quartier) pour la signature de l’engagement. Pourquoi ne pas proposer aussi des « comités d’accompagnement » des futurs élus pour l’adaptation ? Car il y a une habitude chez bon nombre de candidats peu informés à proposer des « mesurettes » pour calmer le jeu… Bref, c’est à vous de jouer !

La résilience n’est pas destinée à rester un concept théorique. C’est surtout quelque chose qui se pratique sur le terrain, ça s’expérimente, ça se teste. La résilience, c’est comme le bonheur : ce n’est pas évident, ça commence par soi, et ça n’a de sens que si c’est partagé.

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