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© Alain Laboile

Rites de passage

Peut-être est-il temps de reconsidérer l’espace que nous offrons ou n’offrons plus, en tant qu’individus et en tant que communautés, à l’intégration des changement intimes qui se déroulent en chacun de nous. Les enfants et les jeunes nous crient à travers leurs symptômes qu’il y a quelque à voir, à considérer, pour reconstruire ensemble une communauté vivante.

Clémence Corré Saint-Jours, le - # Magazine

« De la naissance à la mort, notre vie coule de passage en passage. Chaque passage réactive les précédents, est à la fois mort et renaissance. Mouvement vers la vie, mouvement vers la mort, cette spirale trace le temps humain. »

Ces mots profonds de l’anthropologue Michelle Fellous ouvrent une exploration nouvelle des étapes d’une vie. Peut-être est-il temps de reconsidérer l’espace que nous offrons ou n’offrons plus, en tant qu’individus et en tant que communautés, à l’intégration des changement intimes qui se déroulent en chacun de nous. Les enfants et les jeunes nous crient à travers leurs symptômes qu’il y a quelque à voir, à considérer, pour reconstruire ensemble une communauté vivante.

En auberge de jeunesse
Au creux de l’hiver, mon mari et moi accueillions un groupe de jeunes en woofing sous notre toit pour quelques semaines. Avant leur arrivée, nous nous étions mis d’accord sur les conditions d’accueil et le groupe s’était engagé à respecter la sobriété en matière d’alcool et de drogue.

Une nuit, lors d’une insomnie, je me levai et sortis. Dehors, j’entrevis une silhouette emmitouflée et des mains roulant du papier à cigarette, dans le froid. Ce que je vis figea quelque chose en moi, comme une déflagration intérieure. Je rentrai et découvris quelques bouteilles d’alcool au sol, vides, sorties d’un carton contenant d’autres bouteilles. J’étais abasourdie. Puis la colère apparut et monta lentement, comme solidifiée par un froid intense. La porte s’ouvrit et le groupe rentra à son tour, tête basse. Ma première réaction fut d’afficher un visage fermé, culpabilisant. Je sentais que c’était autre chose que je devais faire, sans savoir quoi. Il y avait juste un blanc intérieur.

Je me remis au lit, essayai de me rendormir. Je me sentais incapable encore d’accueillir un quelconque sentiment. Ils avaient trébuché, chuté. Et moi, je tombais aussi.

Le lendemain, nous étions tous mal à l’aise, regards fuyants, gestes gauches. Alors, je vis l’ombre de ces jeunes, ployant sous leur sentiment de culpabilité, et, en observant bien, je la reconnus comme mienne. Il était temps de poser notre parole.

Un cercle de parole fut organisé, un peu sur le tas, comme ça, en vrac. Nous nous assîmes sur les banquettes, près du poêle de la pièce commune. Un morceau de tasseau brisé pris dans le bois à brûler en guise de bâton de parole, je me lançai à parler de mon ressenti.

Je ne savais ce que j’allais prononcer à la phrase suivante. Que dire à ces jeunes qui se fuyaient (ou se cherchaient ?) eux-mêmes dans l’alcool et la drogue tandis qu’il m’arrivait, à moi, adulte, de m’anesthésier ou de me stimuler avec sucre, thé ou chocolat, autres drogues socialement plus acceptables ? Troublée de réaliser que la dynamique semblait la même, je leur en fis part. Alors que je déroulais le fil de ma pensée, les dernières traces de ressentiment disparurent de mon for intérieur : nous étions tous et toutes dans la même galère.

Puis les mains saisirent le bâton, témoin de parole.
Des mots hésitants, honnêtes, émouvants, se bousculant parfois, bouleversants. Des silences aussi.
Denses, touchants.

Expressions d’un sentiment de culpabilité, questionnements de non-initiés, témoignages d’une prise de conscience, accueil des paroles et silences du groupe… l’ouverture et le soutien furent pleinement vécus. Ainsi nous sortîmes de notre statu quo, tâtonnant ensemble dans l’inconnu.

Qu’est-ce réellement que l’adolescence, qui semble perdurer de plus en plus tardivement ?

Dans un article sur les usages des drogues (1) , Marc Perreault, anthropologue, cite Michel Perrin, ethnologue (2) : « S’il ne fait aucun doute que l’expérience des drogues est structurante en contexte chamanique traditionnel, “chez nous, elle détruit”. » En effet, dans notre « auberge », les relations humaines étaient clairement abîmées, et les semaines suivantes s’égrenèrent de leurs départs. Il nous fallait du temps, séparés, pour laisser décanter les affects et intégrer le vécu.

Un questionnement s’installa alors : qu’est-ce qui fait que ces jeunes, et moi-même à leur âge, avons ressenti le besoin de consommer à l’excès alcool et drogues diverses, voire de nous confronter à la mort ? Qu’est-ce réellement que l’adolescence, qui semble perdurer de plus en plus tardivement ?

Un moment de vie marginal
La puberté est la période pendant laquelle les fonctions sexuelles se développent. Par définition organique, elle est à différencier de l’adolescence, construction culturelle récente, qui la contient et qui est un moment de vie en marge. Le développement hormonal de plus en plus précoce (3) allonge cette phase de transition par la base, tandis que l’anxiété générée par les pertes de repères dans notre société l’allongent par la cime.

L’adolescence est un phénomène complexe, troublé par de multiples facteurs, constituant une recherche de deuil de l’enfance et de construction identitaire.

« En l’absence de rites collectifs porteurs, la démarche par laquelle le sujet va se constituer dans nos cultures est un défi permanent : séparations jamais acquises, mises à l’épreuve de soi sans cesse rejouées, identité multiple et éclatée. La difficulté à trouver une cohérence intérieure est plus grande encore dans nos sociétés modernes avancées : le changement permanent et rapide de notre univers fait que rien ne peut être tenu pour acquis. » (4)

En effet, comme l’explique ici Michèle Fellous, dans nos sociétés modernes déritualisées qui ne répondent plus au besoin de structuration de sens, rien ne permet de reconnaître socialement la transformation intérieure qui s’est effectuée chez le jeune ni de marquer un passage irréversible de l’enfance à la vie adulte. Ainsi se cherche-t-il, perdu dans les limbes de l’adolescence, période n’en finissant plus de s’allonger, jusqu’à ne plus avoir de contours, et il développe ses propres « rites sauvages » : usage de drogues diverses pour l’intégration à un groupe, conduites à risques par besoin structurant de confrontation à la mort, relations sexuelles en guise de rite initiatique à la sexualité adulte, adhésion à des groupes extrémistes par manque de spiritualité, etc.

Face à ces « rites sauvages », qui sont vraisemblablement des compensations à l’absence de rites de passage structurants dans notre société, que proposent les sociétés traditionnelles et certaines communautés créatives de nos sociétés modernes avancées ?

© Alain Laboile

Le rite de passage
Un rite est un lieu de reconstitution du lien social (voire familial) « nécessaire tant pour la construction de l’individu que pour le maintien comme organisme vivant de l’unité sociale qui l’abrite dans tous les sens du mot », analyse l’ethnologue et anthropologue pionnière Françoise Héritier-Augé (5) . En pratiquant une rupture dans le temps quotidien, il crée un temps fondateur pour le collectif réuni, permettant l’intégration de la mort d’un état et la naissance d’une nouvelle cohérence. Il se déroule de manière universelle en trois phases (6, 7) :

  1. La phase préliminaire est le moment de l’instauration d’une frontière symbolique entre le statut que l’on quitte et celui vers lequel le rite de passage nous fait entrer, par le vécu d’une rupture d’avec le quotidien et d’un retrait de la communauté.
  2. La phase liminaire (du latin limen : « seuil ») plonge l’individu dans une zone de marginalité, de détachement vis-à-vis de ses devoirs et de ses droits constitutifs de son état antérieur, sans toutefois qu’il assume encore les devoirs et droits de son état futur. Il vit une mort symbolique qui a pour objectif de pouvoir le faire renaître, symboliquement, dans la phase suivante.
  3. La phase postliminaire représente l’agrégation de l’individu à la communauté : lors d’une cérémonie, ses nouveaux droits et devoirs sont reconnus par la collectivité, qui doit alors s’adapter pour recevoir et reconnaître le novice comme ressuscité dans son nouveau statut social.

J’aime l’image du seuil de porte. Le rite est cet espace entre deux : ni la pièce précédente, ni la pièce suivante, et pourtant le passage inévitable pour quitter vraiment celle qui s’efface derrière soi et entrer pleinement dans celle qui s’ouvre à soi. Le rite oblige à marquer une pause dans l’engloutissement des actions qui s’enchaînent dans nos vies, s’oppose à cette pression du système qui escamote les temps de respiration et use intérieurement, et permet d’intégrer les effondrements qui marquent la vie, immanquablement.

Respirer en ce seuil, pour un enfant, équivaut à goûter au développement délicat de chacune de ses cellules, de chacun de ses potentiels, à ressentir la puissance qu’il a pu développer, à observer ce qui s’est transformé secrètement en lui et ce qui s’apprête à se détacher, comme un calendula dont l’inflorescence pourrait goûter au développement doux et lent de ses fleurons aux premiers rayons du soleil, au mûrissement de son gynécée, de son androcée, puis à la préparation intérieure de ses graines, qui se détacheront le temps venu.

Et le temps, un temps reconnu et respecté, est nécessaire pour permettre à l’enfant de marquer le deuil de ce qu’il quitte, de ce qui se détache de lui. Or, « Le temps ne suffit pas pour soigner la blessure du deuil. C’est “ce qui se passe” pendant ce temps qui guérit » (8) , nous explique Nathalie Hanot, qui a développé des ateliers et formations au carnet de deuil.

Le temps humain est complexe à saisir. Constamment, l’enfant vit une interaction entre son temps individuel, celui du groupe au sein duquel il grandit, et, plus largement, celui de la société tout entière. Au carrefour de ces différents temps synchrones, il s’agit pour lui d’apprendre à les coordonner, à les harmoniser, car ils co-évoluent en permanence en un emboîtement de cycles. (9)

Il est possible d’offrir ce temps, à l’enfant, à soi, au groupe : un espace d’expérimentation et de lancement d’un nouveau cycle. Partout, des seuils peuvent s’installer ; il suffit d’oser.

Un rite familial
À l’âge de vingt et un ans, je vécus une interruption volontaire de grossesse qui me laissa une lourde souffrance des années durant. Je modelai une petite statuette de femme au ventre arrondi, me façonnant ainsi en me projetant dans l’argile.

Cet objet symbolique me suivit dans plusieurs déménagements, jusqu’à ce qu’un jour, en rangeant mes affaires, elle tombe et se casse. Après les premiers instants de drame, ce fut pour moi comme un signe qu’il était temps de transformer ce vieux traumatisme. Je venais à ce moment-là de vivre une fausse couche et préparais un enterrement symbolique, ayant vécu peu de temps auparavant deux rites de passage qui m’avaient confortée dans cette recherche de sens et de clarification.

Nous partîmes donc en randonnée en famille, et ce fut en haut d’une falaise, au pied d’un arbre qui surplombait une cascade, que nous décidâmes d’enterrer deux paquets : l’un contenant les morceaux de la statuette, l’autre contenant ce qui représentait les jumeaux que je venais de perdre. Nous creusâmes un petit trou, plaçâmes les paquets en prononçant quelques mots avant de les recouvrir de terre et de mousse.

La relation avec mon fils aîné était douloureuse depuis sa naissance, chargée de quelque chose que je ne comprenais pas. Les jours qui suivirent ce rite marquèrent un changement radical dans notre relation. Quelque chose de doux, de nouveau était venu nourrir notre lien : la tendresse. Il avait cinq ans et je n’éprouvais de la profonde tendresse pour lui que pour la première fois ! Je ne sais ce qui se passa en lui, cela reste un mystère… Quelque chose s’apaisa et son comportement s’adoucit, ses relations aux autres se transformèrent et notre entourage le nota avec surprise, sans savoir ce que nous avions vécu en intimité, là-haut, dans la montagne.

En reconnaissant l’existence de ce premier bébé, le rite lui avait permis de prendre sa vraie place dans la fratrie et m’autorisait à aimer l’un et l’autre. Il avait replacé l’ordre des choses. Au sein de notre famille, des larmes de rudesse se réchauffèrent et coulèrent à présent en larmes d’amour.

Recréer une tradition
En ces temps d’effondrement de nos systèmes trop anciens et inadaptés aux enjeux actuels, recréer une tradition (du latin tradere, « transmettre ») par l’élaboration de nouveaux rites permet de répondre aux besoins de structuration de sens des jeunes, de renouer les liens sociaux, d’apaiser des conflits et de réaffirmer notre appartenance et notre positionnement dans la chaîne des vivants et des morts.

Pour prendre confiance dans l’acte de grandir, pour voir en lui ce qui le rend unique, singulier, et à la fois reconnaître la part de semblable qui le relie à l’autre, l’enfant nous regarde, fait ce que nous faisons, puis prend appui et crée au-delà. Un jour, il meurt à son enfance et à son tour permet à un plus jeune de le regarder faire et de créer au-delà.

« En tant qu’êtres de recommencement, et puisque notre vie coule de passage en passage » (4) depuis notre naissance jusqu’à notre mort, il dépend de nous, à la fois intimement et à la fois ensemble sous forme de communauté vivante, de redonner sa chance à l’espace commun et de replacer l’effondrement et le renouveau comme indissociables dans le cycle de la vie.

© Alain Laboile

(1) Marc Perreault, « Usages ”néo-traditionnels” des drogues : perspectives socio-anthropologiques », revue Drogues, santé et société, n° 8, juin 2009.
(2) Article de Michel Perrin dans Le Temps stratégique, n° 12, printemps 1985.
(3) Du XIXe au XXe siècle, l’âge moyen de la puberté descend de 17 à 14 ans, jusqu’à se situer actuellement entre 10 et 13 ans. Cet âge descend plus rapidement ces dernières décennies, avec une explosion des pubertés précoces, en lien avec la sédentarité des enfants, une augmentation des cas d’obésité et l’exposition croissante aux perturbateurs endocriniens. (Source : INSERM)
(4) Michèle Fellous, À la recherche de nouveaux rites, éditions L’Harmattan.
(5) Françoise Héritier-Augé, « De la mort et de la naissance des rites », Revue du collège des psychanalystes, n° 41.
(6) Décrits pour la première fois en 1909 par Arnold Van Gennep, ethnologue.
(7) Description inspirée du mémoire de Master en arts du spectacle à finalité didactique d’Estelle Lavency, « Évolutions des rites de passage à l’adolescence », Université Catholique de Louvain.
(8) Nathalie Hanot, Carnet de deuil, éditions Le Jour.
(9) Anne Courtois, « Le temps familial, une question de rythmes ? Réflexions épistémologiques et cliniques », Thérapie familiale, vol. 23.

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