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Et je choisis de vivre

Réaliser un film documentaire sur le deuil d’un enfant n’était pas gagné d’avance. Avec Et je choisis de vivre, sorti en salle le 5 juin 2019, Nans Thomassey nous entraîne dans un voyage initiatique émotionnellement puissant. Récit d’un film qui brise un tabou…

Nans Thomassey, le - # Magazine

Retrouvez cet article dans Le numéro 1 de Yggdrasil

Edgar Morin, éco-psychologie, habitat résilient, permaculture, low tech, joie & insoumission, natures sauvages... : le numéro 1 d'Yggdrasil, pour reprendre sa vie en main !

Date de parution :
140 pages

Recevoir Le numéro 1

GENÈSE DU PROJET

Il y a un sujet en particulier qui me fascine depuis l’enfance, c’est le dépouillement et la perte. En 2011, je co-réalise Nus et culottés, une série documentaire sur le vagabondage et la sobriété heureuse. Avec mon ami Mouts, nous commençons chaque épisode nus et sans argent, en pleine nature, dans le but de réaliser un rêve dans la civilisation. Nous faisons le pari qu’on peut tout perdre matériellement et se relever quand même, se découvrir plus fort encore, grâce à la solidarité et à une bonne dose de foi en la vie.

Cette démarche, je la dois entre autres à l’incendie qui a ravagé ma maison quand j’avais six ans et qui ne nous a laissé qu’une boîte de photos jaunies par la chaleur des flammes, et un ordinateur fondu. Et pourtant bien que traumatisant, cet évènement nous a légué autre chose : l’expérience de l’abondance qui succède à la perte. En effet, les jours qui suivirent, les voisins et les habitants du village se rassemblèrent pour nous soutenir, nous offrant des vêtements, de quoi manger, des jouets pour les enfants et même une maison, le temps de reconstruire la nôtre. J’en garde un très vif souvenir.

Seulement voilà, la perte est venue nous rendre visite une seconde fois lorsque ma soeur Lucie est décédée d’un accident de voiture. J’avais 15 ans, elle en avait 19 et elle avait déjà deux enfants. Peut-on se remettre d’une telle perte ? Malgré le soutien des proches, la violence du choc a détruit une partie de l’équilibre familial. Nous n’étions pas prêts à vivre cela, pas outillés non plus. Les mots sont devenus difficiles, l’ambiance lourde à la maison. Le tabou s’est installé petit à petit, en même temps que l’anesthésie de nos émotions gagnait du terrain. J’ai enfoui ma peine pendant des années, oubliant même, au bout d’un moment, que mon coeur de frère avait été brisé, et mon coeur de fils aussi, en voyant mon père se laisser mourir un peu plus chaque jour. J’étais impuissant, inconscient de l’impact de cet évènement dans ma vie. Il m’a fallu attendre quinze autres années avant de déterrer mon deuil et de pouvoir offrir son cadeau au monde à travers un film…

Je rends hommage à travers ce texte à celui qui m’a permis de redonner vie à mon coeur engourdi, de laisser couler les larmes que je n’avais pas pu verser, de m’autoriser à être un frère et un fils en deuil, et de laisser se transformer ce chagrin en quelque chose de plus grand. Gaspar m’a réinsufflé cette vie quand il a perdu la sienne, la veille de son premier anniversaire.

La mort de Gaspar

Gaspar est le premier enfant de mes amis Amande et Guillaume. Il est atteint depuis sa naissance d’une maladie cardiaque inconnue. Son petit coeur de yogi bat la mesure régulièrement, mais très lentement, trop lentement. Il décède le 9 avril. À un jour près, il aurait eu 1 an. Les jours qui suivent, les amis et la famille se relaient pour soutenir ses parents.
Nous sommes là pour préparer des repas, écouter leur chagrin, chanter des chansons et rire aussi, parfois. Néanmoins, malgré notre soutien, le manque et les idées noires se font de plus en plus insupportables pour Amande, qui a l’impression qu’elle ne pourra jamais retrouver sa joie de vivre. Surmonter ce deuil lui paraît impossible.

Photo de tournage 2 'Et je choisis de vivre'
© DR

Le déclic

Deux mois après le départ de Gaspar, Amande vit régulièrement des phases d’effondrement. Elle se sent perdue, anéantie, sans repères ni rituels pour accompagner sa douleur. Elle me confie un jour : « Si c’est pour vivre avec ce chagrin toute ma vie, je préfère mourir ». La seule lueur d’espoir qu’il lui reste, c’est l’idée que d’autres aient déjà vécu cette expérience de deuil et se soient reconstruits. « Si ces personnes existent, je veux partir à leur rencontre pour apprendre auprès d’elles, recueillir leur témoignage et leurs clés. Est-ce que tu serais d’accord pour m’accompagner dans cette aventure et en faire un film ? ». L’invitation est tellement claire et mon envie de soutenir Amande tellement grande que je n’hésite pas une seconde à accepter.
Mais je suis très loin d’imaginer ce qui nous attend…

Les règles du jeu

Si tout est à inventer pour ce voyage initiatique, Amande est au moins sûre de trois choses.
La première, c’est qu’elle ne souhaite pas voyager au petit bonheur la chance. « Je ne pourrais pas supporter de tomber sur une autre personne dans le même état que moi ». Elle souhaite rencontrer des personnes ayant traversé le deuil d’un enfant et retrouvé la joie de vivre à la suite de cette épreuve.

La deuxième, c’est qu’elle souhaite faire ce voyage en pleine nature. « Je n’ai pas de religion, mais mon Église, c’est la nature. C’est là que je trouve de l’inspiration et que je me régénère ». Elle me demande que l’on fasse ce voyage juste à côté de chez elle. L’idée de partir pour une destination exotique n’a pas de sens, elle souhaite parcourir les paysages de sa région, rencontrer des gens du cru : un voyage local, en somme.
Très vite, notre choix se porte sur une marche qui nous emmènerait sur le sommet mythique des Trois Becs, montagne surplombant sa maison.

Enfin, le troisième point m’a beaucoup touché. Elle me demande que l’on filme cette marche en me disant ces mots : « Si cette aventure peut m’aider, je suis certaine qu’elle pourra aider d’autres personnes en deuil comme moi, perdues et sans repères ».

Installés dans sa caravane et accompagnés de quelques amis, nous passons plusieurs mois à imaginer cette marche, à repérer l’itinéraire, à écrire un scénario et à rechercher des personnes inspirantes, en lisant des livres, en faisant des recherches sur Internet, en questionnant notre entourage. Nous sommes très excités à l’idée de commencer ce voyage et ce film, mais il faut maintenant trouver un producteur…

Photo de famille 'Et je choisis de vivre'
© DR

En cherchant en soi l’espace où nous ne sommes pas séparés de celui ou de celle que l’on aime, il arrive que l’on se trouve soi-même.

L’aventure du film

Avec un tel sujet, la tâche n’est pas facile. Je vais à Paris à la rencontre de producteurs qui me connaissent et qui ont confiance en mon travail, mais, très vite, je réalise que ce sujet ne séduit absolument personne. Il fait peur, il dérange. « Parler de la mort est déjà difficile, mais parler de la mort d’un enfant à la télé, personne ne veut voir cela », me répond un producteur. On dit que le deuil est l’expérience de vie la plus partagée au monde, alors comment se fait-il que nous en ayons fait un tel tabou ? Je me mets à douter et je commence à regretter de m’être lancé dans cette aventure. C’est vrai, qui souhaite entendre parler de la mort d’un enfant ? Ce tabou de société, c’est le même que je porte dans ma famille. On ne parle pas d’un enfant mort. Et de toute façon, qu’y a-t-il à dire ? On vit ça seul, sans déranger les autres, et on tente de passer à autre chose. Tout est confus en moi. J’épargne mes doutes à Amande, je peine à distinguer mon histoire familiale, celle de ma culture et l’histoire de Gaspar.

Heureusement, quelques semaines plus tard, je parle de ce projet à Damien Boyer, un ami réalisateur et producteur qui vit dans la Drôme. Je l’appelle « mon petit producteur local », j’aime son engagement à faire des films qui impactent la vie des gens, avec sa société de production Orawa. Il me dit : « C’est vraiment un sujet invendable ! Alors c’est OK, je pars avec toi dans l’aventure ! » Nous avons maintenant deux réalisateurs dans l’équipe, un producteur et une histoire à raconter. Il nous faut maintenant un diffuseur et de l’argent. Mais, encore une fois, rien ne semble facile pour un tel projet.

Comme nous approchons de l’automne et que nous souhaitons filmer pendant cette saison, nous décidons de commencer le tournage sans budget. Nous passons deux semaines à travers les plus beaux paysages de la Drôme à la rencontre de personnes inspirantes ayant vécu un deuil. Pour nous déplacer dans les paysages escarpés avec tout le matériel, nous embauchons un âne de prod, Mao, qui nous suit tout au long de la marche et nous rappelle inlassablement à la patience et à l’adaptabilité, qualités essentielles pour l’endeuillé.

Chaque invité sur notre route partage avec nous l’intimité de son cheminement depuis le décès de son enfant. Les histoires sont toutes différentes ; nous avons pris soin d’inviter des femmes, des hommes et des couples ayant perdu un enfant dans des circonstances diverses : maladie, accident, suicide. Leurs parcours ont pu être chaotiques, insoutenables parfois, et tous sont passés par une phase où ils étaient persuadés qu’ils n’arriveraient pas à traverser cette épreuve. Amande nous confie souvent combien cela lui fait du bien de se sentir « normale » en les écoutant.
Les personnes que nous interrogeons semblent imprégnées de joie, et cela me paraît extrêmement étrange, comparé à mon histoire personnelle. Presque incompréhensible au premier abord. Comment peut-on être en paix en ayant perdu son enfant ? Rencontre après rencontre, je comprends peu à peu que le deuil ne consiste pas à oublier l’être cher, mais à lui laisser une place au fond de soi, « au coeur de notre coeur ».

En cherchant en soi l’espace où nous ne sommes pas séparés de celui ou de celle que l’on aime, il arrive que l’on se trouve soi-même, au-delà de toutes nos identités temporelles, sociales, etc. Cette découverte provoque souvent une immense ouverture, une profonde paix et une joie sans raison.

Pas une seule journée ne se passe sans que nous ne soyons bouleversés par un échange, une discussion, une rencontre. Ce n’est plus seulement le voyage d’Amande : toute l’équipe est maintenant emportée dans cette odyssée au coeur du deuil. Les soirées sont animées de vives discussions sur les questions brûlantes de nos vies : l’attachement, l’amour, la douleur, la mort, la foi, Dieu, etc. Pour écrire un film avec des croyances et des fois différentes, il ne faut pas seulement s’accepter, il faut se comprendre ! Nous explorons alors sans le savoir une spiritualité au-delà des croyances, ce cri des entrailles qui surgit à un moment et qui dit : « Soit je meurs, soit je vis ».

Le financement et les conférences

À notre retour de tournage, nous sommes tous lessivés par cette immersion. Malgré la qualité des entretiens, nous peinons à prendre du recul sur les prises de vue et les enregistrements. Ce tournage ne ressemble à aucun autre : tout est tellement dense et intense ! Et, pour couronner le tout, nous n’avons toujours pas de diffuseur ni de financement.

Pour trouver les fonds nécessaires à la production du film, nous optons pour un financement participatif. À cette étape encore, les doutes reviennent. Qui va bien vouloir participer à cet ovni documentaire ?
Pour soutenir la levée de fonds, nous décidons d’organiser une tournée de conférences en présence d’une des invitées, Armelle Six. Nous sommes impressionnés de voir les salles se remplir les unes après les autres. Comment est-ce possible ? Je vois l’émotion et la joie dans les yeux des participants, j’entends la reconnaissance dont ils nous témoignent tous pour avoir ouvert ces espaces de partage autour du deuil. Je me souviens entre autres de cette jeune femme m’écrivant : « À la mort de ma soeur jumelle, j’ai fui ma maison et je n’ai plus adressé la parole à ma mère. Ça fait dix ans. Hier soir, en rentrant de votre conférence, j’ai pris le téléphone et je l’ai appelée ». Je commence à comprendre que nous sommes nombreux à éprouver le besoin de sortir le deuil de sa zone de tabou.

Notre intention avec ce film devient de plus en plus limpide : recréer du lien en soi et avec son entourage pour libérer et accompagner le processus du deuil, puis renaître.

Affiche du film 'Et je choisis de vivre'
© DR

Naissance et partage

Nous avons mis un an à monter le film avec Damien Boyer (co-réalisateur) et David Fabre (monteur). Un an à sculpter cet outil pour libérer la vie après un deuil. France 5 accepte de diffuser notre film. Parallèlement, il sort en salle courant avril 2019 pour une sortie nationale le 5 juin. Il est soutenu par les CAF et de nombreuses associations, et les premières dates sont un succès. Nous profitons de ces projections pour parler après le film avec le public et entendre les histoires de chacun, qui sont loin d’être glauques ou plombantes. Je découvre au contraire, encore une fois, la joie qui découle du fait qu’on se livre et qu’on se délivre. La joie de se sentir relié aux autres par nos expériences, même les plus douloureuses.

Cet engouement annonce à mon sens un changement profond des consciences autour du deuil et de la mort. D’ailleurs, Gaspar est parti la veille de son anniversaire. Peut-être pour nous enseigner que la mort et la renaissance marchent ensemble.

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