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Heureux comme un va-nu-pieds

Se relier à la terre, capter ses énergies fondamentales pour se régénérer, marcher pieds nus ! Pour beaucoup d’Occidentaux en mal de nature, l’idée est séduisante. Dans les faits, croiser un marcheur non chaussé au détour d’un chemin relève encore de l’exception.

Emmanuel Duquoc, le - # Magazine

Retrouvez cet article dans Le numéro 7 de Yggdrasil

Militer sans être dépressif, révolutionner ses croyances, l'art de se déchausser, les cynorrhodons, l'ortie, bureau mobile... Avec Yggdrasil #7, prenez votre envol !

Date de parution :
140 pages

Recevoir Le numéro 7

En revanche, sont apparus sur le marché nombre d’objets censés nous restituer les effets de la marche pieds nus, tout en préservant nos habitudes hors-sol et le confort de nos douillets épidermes.

Nous les avons testés. Tous offrent un bout de la solution, sans égaler l’original. Alors, voici quelques pistes pour passer du rêve à la pratique, retrouver l’usage originel de notre corps.

Un jour, sur un marché, mon attention est attirée par la forme des pieds d’un couple d’Anglais et de leurs enfants, tous chaussés de tongs. Instantanément, j’ai le sentiment que ces gens ont séjourné en Inde. Je les questionne. Ils me confirment qu’ils y ont vécu plusieurs années et qu’ils ont adopté là-bas l’habitude de se déplacer le plus souvent pieds nus.

Dès lors, tous, parents et enfants, ont acquis ces fameux pieds d’Indiens, larges, toniques, avec les orteils bien écartés qu’un œil attentif ne manque pas de remarquer sur les photos des magazines ou en voyageant dans les pays peu industrialisés. Et ils ont tous l’air particulièrement en forme.

Cela tient-il à des phénomènes mécaniques ? Pas seulement, d’après Clinton Ober, un ingénieur américain qui a étudié la question. Sa théorie, c’est que depuis la nuit des temps l’être humain a toujours vécu relié au sol. Au départ pieds nus, puis chaussé de matériaux naturels, passant le plus clair de son temps en extérieur, il disposait sans le savoir d’une connexion électrique permanente à la terre.

Son fonctionnement métabolique générant une charge électrique positive, tandis que la planète est dotée d’une charge négative inépuisable, ce contact contribuait à son homéostasie. Or, nous vivons désormais hors-sol dans des maisons électrifiées et coupées de la terre par des semelles synthétiques isolantes.

Imagerie médicale à l’appui, Clinton Ober a établi que la connexion électrique à la terre abaisse la température corporelle, donc l’inflammation. Dans son livre Connectez-vous à la terre, il émet l’idée que si la charge électrique positive liée à notre fonctionnement métabolique n’est pas neutralisée par une quantité suffisante d’antioxydants et d’électrons libres présents dans le corps, alors un processus inflammatoire s’installe, générant tout un cortège de pathologies : diabète, cancer et autres maladies de civilisation…

D’après lui, la simple connexion à la terre empêcherait l’emballement inflammatoire et permettrait des guérisons ou des améliorations spectaculaires.

En se basant sur cette théorie, le grounding ou earthing préconise – étant entendu que nous n’avons guère le loisir de marcher pieds nus sur sol naturel dans nos modes de vie déconnectés – un ensemble de produits de « mise à la terre » : chaussures dotées de points de contact métalliques entre le sol et la peau, tapis, draps, couvertures ou ceintures tissées de fibres métalliques et reliées à un fil connecté à la prise de terre.

Guérir par la connexion à la terre ?

Tout guérir rien qu’en connectant son corps à une prise de terre ?… L’idée est séduisante, mais j’ai tout de même voulu en vérifier la validité. Pour cela, je me suis procuré un testeur de tension induite, en vente sur un site de matériel de connexion à la terre.

Selon le site, l'objet permet d’« évaluer votre charge électrique corporelle dans un environnement donné et [de] vérifier l’efficacité des dispositifs “earthing” ». Puis j’ai réuni cinq volontaires. Dans un jardin éloigné de toute pollution électrique, j’ai mesuré la tension électrique induite du corps de chacun.

Le testeur est connecté d’un côté à la personne, via une masse métallique tenue dans la main, et de l’autre à la terre, via une prise de terre de qualité vérifiée. Si l’écran affiche une tension induite inférieure à 0,10 volts, c’est que la personne n’est pas polluée électriquement par les champs du courant domestique 50hz. Au-delà de 0,10, on entre dans la zone d’anomalie, plus ou moins défavorable à la santé selon le niveau de tension induite. Nous allons voir…

Surprise : pieds nus ou chaussés, rien ne change !
Pour les cinq personnes, l’écran du testeur affiche le même résultat : 0 volt par mètre, soit une absence de tension, que ce soit sur sol caillouteux ou terreux. Sur ce substrat naturel dénué de pollutions électromagnétiques, le port ou non de tous types de chaussures n’influence aucunement l’électricité mesurable du corps…

Quelques jours plus tard, je réalise le même test sur deux personnes dans un autre lieu. À la différence du premier test, nous sommes à une dizaine de mètres d’une ligne moyenne tension, en pleine campagne. Nouvelle surprise : notre tension induite est supérieure lorsque nous sommes pieds nus !

Les marcheurs pieds nus ont développé ces callosités qui protègent leurs pieds, celles-ci ne diminuent pas leurs perceptions sensorielles

Tous les sols ne se valent pas, même à la campagne

Perplexe, j’interroge Pierre Le Ruz, président du CRIIREM, Centre de recherche et d’information indépendantes sur les radiations électromagnétiques.

Selon lui, les responsables de la tension induite anormale sont les courants vagabonds qui parcourent le sol. Ces derniers émanent des générateurs électriques, des lignes à haute tension, des installations électriques professionnelles ou même des habitations.

Et ils peuvent être véhiculés sur de longues distances par les failles souterraines et les cours d’eau : « Il y a cinquante ans, le conseil de marcher pieds nus dès que le sol est agréable aurait été valable », m’explique cet expert européen en fréquences non ionisantes.

« Aujourd’hui, la pollution électrique est si généralisée qu’il vaut mieux être prudent. Tous les sols ne se valent pas, même à la campagne. Il reste le sable mouillé du bord de mer ou bien la pleine nature, loin des exploitations agricoles et des réseaux électriques. »

Conclusion de mes tests : là où il n’y a pas de pollution électrique, il n’y a pas de prime au déchaussage, du point de vue de la tension induite. Et là où le sol est électriquement pollué, il vaut mieux rester chaussé.

La théorie de Clinton Ober en prend un coup… Ainsi que l’intérêt de porter des chaussures de earthing, spécialement munies de lanières et de semelles métallisées et vendues entre 60 et 80 euros la paire sur des sites spécialisés ! Non seulement celles-ci vous exposent plus que les autres aux pollutions électriques du sol, mais elles vous privent des autres bienfaits potentiels de la marche pieds nus.

Car il y en a. Par exemple, celui d’éloigner certaines problématiques de pieds.

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Sans protection, les pieds deviennent plus conscients, plus adroits

L’hallux valgus, par exemple, cette douloureuse déformation des articulations dont les formes avancées conduisent les orteils à se marcher les uns par-dessus les autres, n’existe pas ou tend à se résorber chez les marcheurs pieds nus. Pour les adeptes de la marche bare foot, les pieds, sans soutien ni protection, deviennent plus conscients, plus adroits et plus toniques. La voûte plantaire affaissée se redresse ; les orteils, libres de leurs mouvements, retrouvent une certaine préhension.

Chez les peuples nus pieds apparaît un cal épais, qui contrevient aux standards occidentaux mais ne pose pas le moindre problème à ceux qui le portent. C’est ce qu’a observé Daniel Liebermann, professeur de biologie évolutionnaire humaine à l’université de Harvard.

Avec son équipe, et en lien avec d’autres universités, il a comparé les pieds de Kenyans ruraux marchant sans protection avec ceux d’autres membres de la même ethnie, les Kalenjin, urbanisés et porteurs de chaussures (1).

Il a découvert non seulement que les marcheurs pieds nus ont développé ces callosités qui protègent leurs pieds, mais que celles-ci ne diminuent pas leurs perceptions sensorielles. L’autre découverte de cette recherche, c’est que l’utilisation de chaussures altère la démarche, induisant une attaque du pied au sol plus lourde, de sorte que la force reçue par le système ostéoarticulaire est multipliée par trois.

Les scientifiques ignorent encore si cette force supplémentaire induit des problèmes articulaires à long terme…

Poussant plus loin ses investigations, Daniel Liebermann a observé minutieusement, à l’aide d’une caméra, sur un tapis roulant, la foulée d’habituels coureurs pieds nus et celle d’habituels coureurs en chaussures.

Premier constat, qui confirme des observations antérieures : l’attaque du pied au sol se fait par le talon chez les porteurs habituels de chaussures et par la moitié avant du pied chez les coureurs pieds nus. Dans le premier cas, l’onde de choc sur les articulations passe directement du talon aux genoux. Chez le barefooter, l’impact glisse de l’avant du pied au talon, mettant en jeu un amorti musculaire qui diminue l’impact sur les genoux.

Ces recherches ont été publiées en 2004 dans la revue Nature et ont valu au chercheur, un marathonien aguerri, le surnom de « Barefoot Professor ».

On n’imaginerait pas qu’une simple paire de sandales nous isole du monde à ce point !

Au-delà de la connexion électrique à la terre et des aspects biomécaniques de la marche, un autre argument en faveur de la marche pieds nus est son effet de régulation du fonctionnement des organes par la stimulation des zones réflexes du pied.

Dans mon expérience de marcheur, il est évident que marcher pieds nus dans l’herbe, sur le sable ou sur un sol accidenté a un effet tonifiant. Lors d’une randonnée ou au cours d’une balade dans la nature, si je retire mes chaussures, ma perception de l’environnement se modifie instantanément et ma vigilance monte d’un cran.

Les sens subitement réveillés, je vois plus de détails, je sens plus d’odeurs et j’entends davantage les sons alentour. Et puis j’éprouve une agréable sensation de vitalité.

On n’imaginerait pas qu’une simple paire de sandales nous isole du monde à ce point ! Reconnectés à l’environnement, nous sommes frais, disponibles et plus joyeux.

À quoi tient cet effet précisément ? Connexion électrique à la terre ? Stimulation des zones réflexes par les aspérités du sol ? Arrêt des pensées vagabondes, sources inconscientes de perte d’énergie en raison de la nécessaire vigilance pour s’adapter aux accidents du terrain ? Peut-être un peu tout cela à la fois...

Et puis j’observe un autre phénomène peu documenté. La fraîcheur. En chaussures, même ouvertes, isolés du sol, les pieds chauffent. Dès que l’on retire les semelles sur sol herbeux ou nu, même par temps chaud, c’est comme si une sève rafraîchissante vous montait dans les chevilles.

Clinton Ober est convaincu que le phénomène est lié à la décharge d’électricité statique du corps dans le sol, qui fait baisser la température corporelle. Quoi qu’il en soit, même avec un sac lourd sur le dos, je me déchausse dès que le terrain le permet.

Que dire alors des chaussures minimalistes, souples, à semelles ultrafines, censées procurer les avantages de la marche ou de la course à pieds nus, tout en assurant confort et protection ?

Côté proprioception et biomécanique, le contrat semble rempli. Ces chaussures incitent en effet à une attaque du sol plus douce et plus ergonomique, comme la marche pieds nus. Elles musclent le pied. Côté réflexologie, il semble que la stimulation se maintient à peu près, tout en assurant une certaine protection aux pieds, notamment sur sol urbain ou dur. En revanche, ne comptez pas sur elles pour assurer une connexion électrique à la terre.

Au cours de mes recherches, je n’ai trouvé aucune marque de ce type de produits qui annonce des semelles en matériau naturel, latex par exemple. Toutes sont faites à partir de matériaux de synthèse, beaucoup plus isolants. Pour avoir essayé de tels objets, j’ai observé qu’il y a toujours une prime au déchaussage lorsque le sol est propice, en termes de vitalité et de tonus. Les chaussures minimalistes sont merveilleuses, mais les retirer est toujours défatigant.

Quant aux semelles en latex naturel, elles sont proposées uniquement par des fabricants de chaussures classiques comme El Natura Lista, Think, Bionat, etc.

Et puis, on aura beau chercher, il y a tout de même une caractéristique de la marche pieds nus qu’aucune chaussure fermée, aussi bien étudiée soit-elle, ne pourra restituer : l’odeur.

En effet, chacun peut constater qu’emprisonner nos pieds dans l’atmosphère chaude et humide d'’une chaussure fermée favorise la prolifération de ces bactéries que l’on trouve également dans un fromage bien fait. Bien plus efficace, le simple déchaussement dès que l’occasion se présente suffit à régler rapidement le problème.

Restent les sandales à semelles de cuir ou les tongs en latex naturel (2), qui cumulent les avantages de la légèreté, de la finesse, de l’aération, d’un matériau biocompatible et moins isolant que le plastique, du respect de la biomécanique du corps et de la facilité à les retirer dès que l’envie vous en vient…

Les endroits électriquement sûrs pour marcher pieds nus :

  • Le sable humide des plages du littoral : l’énorme masse de l’océan est chargée négativement. Pas de risque de se polluer électriquement.
  • Les rivières, ruisseaux et torrents : les rivières qui courent ont peu de chances d’être saturées électriquement. L’eau vive, de par son mouvement, est chargée en ions négatifs.
  • La nature sauvage : pas d’activité humaine = pas de pollution électrique ! Les forêts et les lieux inhabités sont les seuls dont on est sûr que leurs sols ne sont pas chargés.

Quand et comment s’y prendre ?

Quand : le plus tôt possible dans la vie et chaque fois que la situation le permet. Pour Saad Abu Amara, chirurgien orthopédique pédiatrique à Rouen, l’habitude de chausser les bébés est une erreur. « À la maison, sur les surfaces sans danger, marcher pieds nus développe le pied, le muscle et permet de découvrir la sensation des appuis au sol, qui font partie intégrante de l’apprentissage de la marche. »

Pour les adultes, se déchausser sitôt arrivé à la maison est une base de l’hygiène naturelle des pieds. L’hiver, porter des chaussons-chaussettes est une bonne option. Et puis, on peut multiplier les occasions de se mettre pieds nus : au jardin, au cinéma ou en promenade. En balade, si l’on n’est pas sûr de tenir la distance, les tongs permettent de se déchausser rapidement dès que le sol est propice. On leur reproche cependant de crisper le pied, ce que je n’ai jamais constaté, malgré un usage prolongé.

Quant à la course à pied, elle peut aussi être pratiquée pieds nus. Sur Internet, on peut visionner le professeur Daniel Liebermann courant pieds nus sur les trottoirs en plein hiver, ou encore Erwan Lecorre, fondateur de Movnat, une discipline de renforcement physique en pleine nature, trottinant pieds nus sur des chemins caillouteux.

Preuve qu’avec de l’entraînement, la chose est possible… Attention, cependant, à ne rien forcer. La progressivité est de mise, le temps qu’une couche calleuse suffisante se forme, que la technique de marche évolue et que les muscles du pied et de la jambe s’adaptent.

Des personnes qui sont passées trop vite de la course en chaussures amortissantes au barefooting ont développé des inflammations qui ont ruiné leurs souhaits de naturel. Et, en saison froide, si la marche pieds nus est également possible à l’extérieur, sa durée doit être adaptée à la constitution de chacun.

(1) Bramble D. M. et Lieberman D. E. (2004), « Endurance running and the evolution of Homo », Nature, 432 (7015) : 345-352. Bibcode:2004Natur.432..345B. doi:10.1038/nature03052. PMID 15549097.
https://www.youtube.com/watch?v=NNQYM8Fjxp4
https://www.youtube.com/watch?v=7jrnj-7YKZE
(2) Les tongs en latex naturel issu de lait d’hévéa sont biodégradables et compostables. Nous n’avons trouvé qu’une seule marque qui les fabrique en France : Hippobloo.

À lire

Va-nu-pieds ! En route vers le minimalisme.
Écrit par la biomécanicienne Katy Bowman, ce livre regorge de conseils pratiques pour retrouver la marche naturelle en chaussures minimalistes ou pieds nus et profiter de ses effets sur la posture et la santé.
Éditions Ressources Primordiales, 2019, 14,90€.

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