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©️ DR

Les collapso du dimanche

Chez nous, le dimanche, on joue à l’effondrement. On s’offre le luxe d’un échantillon de collapse. Le temps d’une journée, toute la famille bascule dans la dystopie d’un mode de vie sans pétrole ni électricité. Et le plus fou, c’est qu’on aime ça !

Jacques Tiberi, le - # Magazine

Retrouvez cet article dans Le numéro 10, 11... Diouze de Yggdrasil

Chronique du compost-âge ; les collapso du dimanche ; et si la technologie pouvait nous sauver ? ; Corona et totalitarisme ; Kalune, de l’Amour et de l’Anarchie ; se relier au vivant grâce au Travail Qui Relie ; la maladie et le mal a dit ; l’armoise, le calendula, le sureau et la châtaigne… Yggdrasil 10-11… Diouze pour finir en beauté !

Date de parution :
240 pages

Recevoir Le numéro 10, 11... Diouze

L'idée m’est venue en écoutant un ami alpiniste raconter son programme d’adaptation à la haute altitude. Un programme qui lui permet d’habituer son corps et son esprit à ce qui l’attend au sommet des glaciers. Des mois durant, depuis son appartement, il se prépare physiquement et mentalement à une future ascension.

Jusqu’à dormir dehors en hiver, sous une simple tente, plutôt que dans son lit. Ou à rationner volontairement son eau et à déjeuner d’un repas lyophilisé. Voire à respirer, depuis son canapé, un mélange d’oxygène et d’azote pour simuler l’exposition à l’hypoxie.

Mais rien de cela chez moi ! On n’est pas chez les survivalistes ici… On est chez les collapsonautes-décroissants-autonomistes-permaculteurs-low tech.
Où est la différence ? Dans le fossé qui sépare la paranoïa de la métanoïa 1, Mad Max de Charles Ingalls et un bunker d’une Kerterre 2.

Mais trêve de théorie, passons à la pratique !

©️ Nathanaël Mikles

Bienvenue chez nous !

Posons le décor : un couple avec trois enfants, dans une longère normande à pans de bois.

Madame a grandi dans un petit village des Andes péruviennes, sans eau courante ni électricité. Monsieur est un écolo-geek, ex-technolâtre, urbain en reconversion. Quant aux enfants, ils ont entre 6 et 9 ans, vont à l’école et kiffent Pokemon et McDo, sans jamais avoir joué à l’un ni goûté à l’autre.

Chez nous, le dimanche, on ne fait rien comme des gros manches et tout comme des Amish ! Sans pétrole, ni électricité.

Tu veux bouger ? Prends ton vélo ! Tu veux cuisiner ? Fais un feu (ou prends le four solaire) ! Tu veux te laver ? Va chercher de l’eau à la citerne, tu vas voir, ça réveille ! Tu as soif ? Puise dans le filtre à eau ! Tu t’es fait piquer par une araignée ? Applique des carottes râpées sur tes boutons (si, si, ça soulage !!!).

Le gazon, on le tond à la faux. Et si j’ai une idée, je la note sur un carnet. Seul le frigo continue de tourner.

Ces expériences ont bousculé notre rapport au temps, à l’espace et aux autres.

Shabbath… sans le savoir !

Concernant l’électricité, c’est comme pour Shabbath : interdiction d’actionner un appareil électrique ou électronique. Ni téléphone ni ordi. Ils sont là en cas d’urgence, mais on les oublie.

La musique ? On la joue - les voisins commencent à apprécier les concerts de clavier-pipeau-guitare. Les histoires ? On les lit ou on les invente. Je triche un peu, parfois, en racontant les scénarios de Star Wars, Matrix ou Avatar… des mythes modernes qui ont remplacé ceux des dieux de l’Olympe et des chevaliers de la Table Ronde.

Le soir, on dîne à la tombée de la nuit, à la lueur d’un chandelier. On s’éclaire à la bougie (n’oubliez pas de les éteindre !). On se couche avec les poules, exténué·e·s.

En conscience

Je sais, dit comme cela, ça manque un peu de fun. Et pourtant, contrairement à ma « vie de la semaine » où je suis ailleurs en permanence (dans un écran, dans mes idées, dans un planning), j’ai toujours l’impression de vivre mes dimanches « en conscience ». Comme si je passais la journée dans une forme de méditation.

Les premières fois, j’ai redécouvert des sensations que j’avais presque oubliées : avoir mal aux mains et aux muscles, avoir vraiment faim, avoir sommeil et ne plus lutter contre lui.

Une fois, j’ai proposé d’aller au bourg à pied. « C’est à trois minutes en bagnole, ça ne doit pas être si loin ! » Inconscient que j’étais ! Il nous a fallu 45 minutes de marche pour atteindre le centre ville, sous un cagnard impossible. Au retour, les enfants me chantèrent la loooongue complainte du chevalier Gémalaupié.

Destruction/création

J’ai longtemps trouvé absurde la pratique juive consistant à ne pas toucher aux trucs électriques le vendredi (précision : je suis athée, d’éducation catho). Mais je me suis rendu compte que, sans le savoir, j’appliquais à moi-même une forme d’interdiction de toute melakha (acte de destruction/création) 3.

Je saisis aujourd’hui toute la spiritualité et l’utilité de ce que je prenais, alors, pour une superstition. Une belle leçon d’humilité. J’interprète - à ma manière - ce rituel de Shabbath comme un memento. Un appel à ne pas s’affaisser dans le confort. À conserver le souvenir et la pratique de la vie simple, pleine d’obstacles et de privations, d’un peuple longtemps condamné à l’errance.

C’est pour les mêmes raisons que ma famille s’inflige, chaque semaine, un changement brutal de mode de vie. Et qu’il s’agisse d’un devoir de mémoire ou d’une volonté de découverte, dans les deux cas, c’est un apprentissage. L’apprentissage d’une vie où l’on ne peut plus tout avoir, tout de suite et sans effort. L’apprentissage d’une vie inconfortable. Qui exige de prévoir, de s’adapter, de humer la nature et la météo, et aussi de savoir abandonner ou rebrousser chemin.

Réveil créatif

En quelques mois seulement, ces expériences nous ont changés, ma famille et moi. Elles ont bousculé notre rapport au temps, à l’espace et aux autres.

Ne voyez donc pas cela comme le rituel malaisant de bobos qui s’amusent à jouer à l’effondrement, alors que des millions d’humains subissent cette misère au quotidien et en crèvent. Voyez-y plutôt une manière de desserrer les câbles qui nous enchaînent à ce mode de vie techno-industriel, voué à disparaître. Voyez-y aussi une volonté de nous confronter à des contraintes oubliées et de réveiller notre créativité !

Un exemple ? La dernière fois, je souffrais d’un bourrage dentaire (oui, je sais, ce n’est pas très ragoûtant, mais c’est un bon exemple). D’habitude, j’utilise une brossette interdentaire. Mais, par quoi la remplacer ? Je cherche, je cherche, toute la journée… jusqu’à tomber sur une simple tige de graminée, suffisamment souple et robuste pour faire le job !
Depuis, je n’achète plus de brossette en plastique. Et voilà ! À force d’y goûter, on s’y fait, on s’y met. On change.

J’ai ainsi pris conscience que je souffrais du syndrome FOMO (la peur de manquer une info qui vous scotche à Twitter). Et j’ai progressivement abandonné mon smartphone pour un dumbphone, du genre Nokia 3310. Maintenant, je lis vraiment le journal… et pas seulement les titres. Un comble, pour un journaliste !

Je cuisine au four solaire ou à bois, à basse température. Quels goûts, c’est confondant ! Et je préfère, de plus en plus, le clavier du piano à celui de l’ordi.

Avec un copain menuisier à la retraite, on se bricole un lave-linge à manivelle dans un fût de cidre. On bosse à l’huile de coude. Et, en papotant, on en est arrivé à la conclusion que Moulinex n’avait jamais vraiment libéré la femme, ni qui que ce soit, d’ailleurs. Et qu’une machine ne changera jamais le monde, même si c’est une belle bagnole intelligente qui se conduit toute seule façon K2000.

©️ Nathanaël Mikles

De l’art de ramasser les feuilles mortes

L’été, je chauffe l’eau de la douche dans un grand seau noir (j’appelle ça ma « douche solaire »). Je le remplis le matin et, vers 18 heures, dès que le soleil faiblit, j’envoie tout le monde à la douche ! Les jours de pluie ? J’ajoute de l’eau chauffée au four à bois !

Le matin, je prends parfois mon café froid ou pas de café du tout (eh oui, ce sera bientôt une denrée rare). Pour le remplacer, j’ai planté un Hortensia oamacha : un arbre à « thé du bouddha », très apprécié au Japon et qui se plaît dans l’humidité normande.

La journée, par beau temps, je suis au jardin. Sinon… on s’occupe comme on peut, entre couture, dessin, lecture, « jeux d’intérieur pour goûters et anniversaires ». On s’ennuie beaucoup. Je nourris les meubles à l’huile de lin.

Parfois, j’en fais un peu trop. Après une tasse de thé du bouddha, je me prends pour un maître zen et je me dis : « Le samouraï qui ne craint pas le collapse ne craint pas la pluie. » Alors, avec mes bottes, ma casquette et mon vieux Barbour qui me vient de mon père, je me lance dans les grands travaux, sous les trombes d’eau. J’en deviens une illustration ironique des Exercices d’Automne ou l’art de ramasser les feuilles mortes de Léonard Koren, un éditeur avant-gardiste des années 1970.

Le soir, on s’éclaire à la bougie, on redécouvre les jeux de société. Dimanche dernier, les enfants ont passé la journée à créer un jeu de cartes inspiré du Twin It, avec un peu de peinture à l’huile et du vernis (je sens qu’un tuto Youtube là-dessus ferait un tabac).

Bref, et si c’était ça, la collapso heureuse ? Se dire que, finalement, l’effondrement, ce sera tous les jours dimanche…

  1. « Élargissement du champ de conscience qui marque le début du changement d’état d’esprit puis des comportements quant aux enjeux écologiques. » Pierre-Éric Sutter.
  2. Une construction en terre qui associe discrétion dans le paysage et présence consciente de son habitant.
  3. « Et Il S’abstint au septième jour de toute sa “melakha” (activité de destruction/créatrice) qu’Il avait faite » (Genèse, 2:2)
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