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Chronique de l’effondrement - Ne rien lâcher

Par Pablo Servigne, dans Magazine -

Paru dans le n°4 d'Yggdrasil Magazine (20 mars 2020)

Ne rien lâcher

Depuis l’été 2018, personne ne peut l’arrêter. Le monstre médiatique généré autour de la collapsologie continue de grandir, inexorablement, comme un blob. Il se nourrit bien sûr des actualités catastrophiques, mais aussi des critiques et des éloges, des bafouilles stupides et des analyses érudites.

Voilà aussi qu’il dépasse les frontières et qu’il se greffe aux « blobs » des autres pays, qui, bien que n’ayant pas « le » mot, font les mêmes constats accablants : quelque chose bascule, quelque chose se meurt à grande échelle dans notre monde. On trouve des accents de fin du monde dans les discours d’Extinction Rebellion, de Greta Thunberg ou d’António Guterres à l’ONU, dans les débats à Davos ou dans les réactions sur les incendies en Australie.

Cela n’étonne plus grand monde : l’idée que notre monde puisse s’effondrer dans les années qui viennent est très répandue. Le 10 février dernier, la fondation Jean-Jaurès publiait les résultats d’une « enquête internationale sur la collapsologie » ayant interrogé un millier de personnes dans chacun des cinq pays suivants : France, États-Unis, Royaume-Uni, Italie et Allemagne (sondage IFOP). Il en ressort par exemple qu’une majorité de Français (65%) pensent que la civilisation telle que nous la connaissons va s’effondrer dans les années à venir (35% prévoient ça dans moins de 20 ans). Cocasse : toutes les couleurs politiques sont assez pessimistes, sauf l’extrême centre, LREM, dont deux tiers des sympathisants n’y croient pas.

Toujours d’actualité
Le mot « collapsologie » a eu cet avantage de mettre la lumière sur les catastrophes globales et de bouleverser notre vision du futur. Mais cela lui confère aussi un défaut : il attire le regard. Or, lorsque le sage montre la lune… beaucoup regardent le doigt. Les commentateurs se concentrent sur la collapsologie, en oubliant son objet : le vivant se meurt et se dérègle. Pire, ils passent d’une « crise » à l’autre en oubliant qu’elles peuvent interagir. Or, elles sont toutes en cours et se nourrissent les unes des autres. Pas de répit !

À l’heure où j’écris, le coronavirus venu de Chine a touché 80.000 personnes dans 37 pays, créant des effets en cascade démesurés : peur et retranchement, crise politique interne, crises diplomatique et géopolitique, arrêt de chaînes d’approvisionnement, pénuries de médicaments, injection de liquidités par la banque centrale chinoise craignant un big crunch, etc. Cette pandémie est une radiographie de la vulnérabilité de notre monde globalisé.

Alors que le virus provoque aussi une chute de la consommation mondiale de pétrole, faisant ainsi varier son cours, le Service géologique de Finlande (GTK), qui dépend du ministère des Affaires économiques du gouvernement finlandais, avertit dans un rapport que l’industrie pétrolière mondiale est au bord de la faillite. Une bonne nouvelle pour le climat, me direz-vous ?

Et pourquoi pas ! On en vient à l’espérer, ce fameux crash ! Car les dernières nouvelles du climat et de la biodiversité sont à tomber par terre. Ce n’est pas l’Agence européenne de l’environnement qui dira le contraire. Dans un rapport datant du 10 février, elle tente d’imaginer la vie de nos enfants et petits-enfants en Europe à la fin du siècle : montée du niveau de la mer, pluies torrentielles, épisodes de sécheresse, feux de forêt… Même un film catastrophe hollywoodien qui rassemblerait tous ces ingrédients en perdrait sa crédibilité !

Interconnexion
Le 5 février, dans une dépêche AFP, 200 scientifiques de haut niveau nous mettaient en garde contre « l’enchevêtrement des crises environnementales [qui] pourrait faire basculer la planète dans un “effondrement systémique mondial” ».

Au même moment, le Centre for the Study of Existential Risk de l’Université de Cambridge (UK), qui rassemble des dizaines de chercheurs et qui se consacre à « l’étude et à l’atténuation des risques qui pourraient conduire à l’extinction de l’espèce humaine ou à l’effondrement de la civilisation », publiait une étude analysant 10.000 articles scientifiques sur le sujet.

Comme prévu, tout s’accélère ! Et il semble que nous ayons encore une fois changé d’époque : en 2015, au moment de la publication de Comment tout peut s’effondrer, les scientifiques pouvaient affirmer que, dans un avenir proche, un effondrement systémique global de notre société était possible (sans pouvoir le chiffrer). Aujourd’hui, il faut aller un cran plus loin : il est probable. L’aiguille de l’horloge de l’apocalypse(1) vient de s’avancer à minuit moins deux.

Bien sûr, il y a la question politique, les alternatives à construire et les luttes à mener. Bien sûr, il y a simultanément les questions psychologiques, artistiques et spirituelles. Mais, au milieu de tout ce fatras, il faut aussi trouver la force de comprendre notre monde qui se déglingue, le cerveau en alerte. Et c’est vraiment, vraiment, vraiment fatigant.

L’intention que j’aimerais poser ici est d’aider cette pensée plurielle à se structurer, à se clarifier, à grandir. Des scientifiques s’y sont mis, accompagnés par beaucoup d’autres passionnés. Nous venons de créer un réseau d’entraide de conférenciers sur ces sujets, pour continuer à créer des liens et à faire du sens.

Louons les efforts de ces geeks de l’effondrement, les collapsologues, qui œuvrent à comprendre ces dynamiques et à les faire connaître. Il y a encore beaucoup de choses à comprendre, il ne faut rien lâcher.

(1) Aussi appelée « horloge de la fin du monde » (Doomsday Clock), c’est une horloge conceptuelle sur laquelle minuit représente la fin du monde. Elle a été créée pendant la guerre froide, et est tenue à jour par les directeurs du Bulletin of the Atomic Scientists de l’université de Chicago. Depuis le 23 janvier 2020, l’horloge affiche minuit moins cent secondes (23h58min 20s), du jamais vu depuis 1953, en raison de l’incapacité des dirigeants mondiaux à faire face aux menaces imminentes d’une guerre nucléaire et du changement climatique, et de la multiplication des « fake news » comme armes de déstabilisation des démocraties.

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