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© Eva Roussel

La collapso heureuse - Qui sont les collapsos ?

Cette série d’articles explore la voie intérieure (réflexions philosophique, psychologique et spirituelle, ainsi que la création de sens) qui suit la découverte de la possibilité d’un effondrement. Pour ce deuxième article, trois chercheurs se penchent sur le profil des « collapsos »...

Article co-rédigé par Loïc Steffan, Pierre-Éric Sutter, psychologue-psychothérapeute, co-directeur de l’OBVECO et enseignant à l’École de psychologues praticiens (Paris) et Dylan Michot, consultant-conférencier, expert en psychométrie pour l’OBVECO.

Loïc Steffan, le - # Magazine

Retrouvez cet article dans Le numéro 2 de Yggdrasil

Autonomie énergétique, résilience alimentaire, désobéissance civile, pédagogie alternative : le numéro 2 d'Yggdrasil vous réserve bien des surprises...

Date de parution :
140 pages

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Le mot « collapsologie » a ceci d’intéressant qu’il attise les imaginaires. Il traduit une idée finalement assez simple : une société ne peut croître indéfiniment sans s’effondrer. Cette idée s’immisce partout (on la dit très « collante ») parce qu’elle s’extrapole aisément au quotidien : ruptures d’approvisionnement, pénuries de ressources, conflits, etc. Avec la collapsologie, cette idée est d’autant plus crédible qu’elle s’appuie sur des recherches scientifiques de plus en plus nombreuses.

La collapsologie et l’idée de collapse permettent de construire une narration capable de rivaliser avec les grands récits de notre époque, comme celles de la croissance perpétuelle ou du progrès technique continu. Les narrations sont essentielles, car elles alimentent des mythes fédérateurs qui fondent les sociétés humaines vers des buts communs. Bousculant nos mythes, la narration du collapse s’invite dans les débats d’opinion, suscitant de fortes oppositions.

Enfin, cette narration est susceptible de produire un effet sur les existences : du déni, parce qu’elle fait trop peur, jusqu’à des ruptures radicales dans les modes de vie (survie, transition, etc.), en passant par diverses affres psychologiques (éco-anxiété, solastalgie, dépression, etc.). L’éventualité du collapse suscite de fortes émotions et, par-delà, des angoisses existentielles. Toutefois, ce « pathos » peut (et doit) être contrebalancé par le « logos » : un discours raisonné et raisonnable sur l’étude du collapse et surtout sur la façon dont il se vit.

Ainsi, la collapsologie est devenue un objet social à part entière. Nous avons donc lancé des études sur ce sujet. Trois séries d’enquêtes psychosociologiques ont été effectuées d’octobre 2018 à mai 2019, et nous en résumons ici les principaux et premiers résultats.

La question qui nous a d’abord intéressés était de savoir qui est touché par la collapsologie et comment. Peut-on tirer un portrait robot des « collapsos » ? La première enquête, postée sur des forums Facebook collapso, a été renseignée par 1.600 personnes. La seconde, qualitative, a consisté en 18 entretiens approfondis, afin d’en savoir plus sur la subtilité des parcours et des « bifurcations » de chemins de vie. Enfin, trois séries de prétests quantitatifs ont cumulé 319 réponses (95 étudiants en psychologie, 169 professionnels en entreprise et 55 participants à un salon écologique).

Illustration 2 'Qui sont les collapsos ?'
© Eva Roussel

Portrait robot des collapsonautes

Après la prise de conscience du collapse, les personnes se tournent vers deux voies complémentaires : l’action et l’organisation qui changent les habitudes de vie (on les dira alors collapsonautes) et la réflexion existentielle qui métamorphose les modes d’être au monde (les collapsosophes). Commençons par les premiers.

Tout d’abord, on observe une légère surreprésentation des hommes (60%). Le public est plutôt urbain (65%), très diplômé par rapport à la population française et plutôt jeune (entre 34 et 38 ans de moyenne d’âge selon les études). On peut le considérer comme un « geek », car ses connaissances sont très pointues pour un non-spécialiste. Les vidéos et chaînes en ligne constituent son moyen de découverte le plus important.
On entend parfois le qualificatif d’« adeptes crédules » dans les médias, comme si la collapsologie était une secte, or 85% des collapsonautes ont suivi des études supérieures, voire très longues, ils manipulent bien l’information scientifique et savent exercer leur esprit critique. Leur adhésion à la collapsologie découle clairement d’une confiance dans les analyses scientifiques.

Les collapsonautes sont plutôt écologistes de longue date (57% s’y intéressent depuis plus de 10 ans) sans pour autant voter vert (12% votent écologiste). 27% ne votent plus. Ils affichent des affinités avec la gauche (55%) et souhaitent lutter contre les excès du techno-capitalisme en adoptant un mode de vie sobre. IIs s’attachent à réduire leur « impact carbone » (82%) en développant des compétences autour de la permaculture ou des low-techs (98% déclarent s’intéresser à ces domaines). Les démarches « radicales » spectaculaires (autonomie totale, changement complet d’horizon professionnel, vie extrêmement frugale, etc.), souvent mises en avant dans les médias, ne concernent que 1,5% des sondés.

Le collapsonaute a globalement confiance dans la robustesse des hypothèses associées au terme de collapsologie. Cela va même plus loin, car 80% des répondants sont persuadés que le collapse a déjà commencé… et que le processus d’effondrement aboutira à une situation très dégradée sous un horizon rapide (moins de 10 ans).

Le dernier point saillant de l’étude initiale concerne l’altruisme manifesté par les répondants. Soucieux de partager et de coopérer avec autrui, ils se distinguent nettement de l’image que donnent les survivalistes d’outre-Atlantique. Les collapsos semblent anticiper les conflits entre individus et entre États, mais plébiscitent les comportements de partage et de coopération (99%) au niveau aussi bien de l’habitat que des échanges ou des connaissances. Ils sont aussi très intéressés par les réflexions philosophiques et spirituelles.

Les thématiques favorisant un intérêt marqué pour la thématique du collapse sont la sensibilité initiale à l’écologie, les problèmes climatiques, la culture scientifique, la démission de Nicolas Hulot, la déplétion des ressources et le sentiment d’évidence face à l’impossibilité de croissance infinie dans un monde fini.

Tous ces résultats (1) rejoignent ceux de deux autres études réalisées par Guillaume Pitiot (septembre 2018) (2) et Laurent Quivogne (octobre 2018) (3).
Le premier note par exemple que les collapsologues (essentiellement Transition 2030 sur Facebook) plébiscitent une forte scientificité et montrent une importante technicité des propos… avec toutefois un important pessimisme. L’étude de Laurent Quivogne montre que l’envie d’agir est très forte, même si les sujets ressentent de l’angoisse ou de l’anxiété (les plus âgés sont moins anxieux). De même, il confirme que l’engagement passe par beaucoup de documentation et de réflexion.
Enfin, il compare deux populations, l’une explicitement consciente du collapse (actifs sur le forum La Collapso heureuse) et l’autre qui ne connaissait pas la dénomination de collapsologie... mais qui, contre toute attente, croit vraiment à la possibilité d’un effondrement dans les 20 ans qui viennent !

(1) Les principaux résultats sont disponibles dans l’article « Portrait rapide des collapsonautes » du blog de Loïc Steffan loic-steffan.fr
(2) « Étude sur les changements de comportement des collapsologues », disponible sur loic-steffan.fr
(3) « Enquête : vivre la perspective de l’effondrement », disponible sur www.lqc.fr

Une prise de conscience graduelle

La première étude des pré-tests révèle qu’une infime minorité de participants (0,6%) pense qu’il n’existe pas de grave problème environnemental ou sociétal (par exemple climat, population, ressources, capitalisme, pollution, biodiversité, etc.). Assez peu (11,8%) estiment qu’il faudrait résoudre un seul de ces problèmes fondamentaux pour que le monde aille mieux, et 27,8 % pensent qu’il existe quelques problèmes dont il faut hiérarchiser l’importance. Au final, la grande majorité des répondants (de 60 à 80% selon les études) sont persuadés que les problèmes sont nombreux et liés de façon systémique.

Ces résultats concordent avec « l’échelle de prise de conscience » qu’a développée le canadien Paul Chefurka :

› Étape 1 Pas de problèmes.
› Étape 2 Un seul problème grave.
› Étape 3 Plusieurs problèmes mais difficultés à hiérarchiser.
› Étape 4 Pensée systémique qui fait grandir le sentiment que le « problème » ne pourra pas être résolu, et dans laquelle on trouve un certain nombre d’individus au « pessimisme passif » affiché, qui documentent les aspects du collapse sans pour autant passer à l’action ou à l’étape suivante.
› Étape 5 Situation inextricable qui englobe tous les aspects de la vie, remise en question du rapport au monde. C’est à ce stade que les collapsonautes peuvent basculer vers la «collapsosophie».

Illustration 3 'Qui sont les collapsos ?'
© Eva Roussel

La métamorphose intérieure du collapsosophe

L’enquête qualitative rend compte du processus conduisant à une rupture existentielle radicale. En effet, la prise de conscience de l’aspect systémique du collapse peut provoquer une « métanoïa », c’est-à-dire un brusque changement du regard, un élargissement du champ de conscience amenant à une nouvelle éthique, à un autre état d’esprit vis-à-vis des enjeux environnementaux. Autrement dit, la narration du collapse provoque une nouvelle façon d’être au monde. Il ne s’agit plus de se contenter de changements à la marge.

Dans ces virages, le collapsosophe peut alors remettre en cause son travail ainsi que les «paris annexes» de son existence : lieu de vie, descendance, construction de l’habitat, etc. En effet, si tout doit s’effondrer, quel sens y a-t-il à perdre sa vie à la gagner ?

En effet, si tout doit s’effondrer, quel sens y a-t-il à perdre sa vie à la gagner ?

De cette conversion ressort la volonté de viser une certaine forme de sagesse : celle de faire avec le collapse plutôt que contre, en expérimentant des démarches concrètes et collectives pour (ré)inventer des alternatives socio-économiques qui prennent en compte les aspirations profondes d’un monde reconnecté à la nature.

Revenons au processus de reconfiguration de la vision du monde provoqué par la narration du collapse, que nous avons décomposé en six étapes (créé à partir des entretiens et des questionnaires). La première étape est la distanciation cognitive, qui consiste à mettre les informations anxiogènes à distance. La majorité des individus en restent là.

Pour celles et ceux qui digèrent ces informations, la conscientisation se met en oeuvre dans une deuxième étape. L’individu apprivoise l’information progressivement, il se fait une idée plus précise des problèmes. Le rationnel canalise l’émotionnel et donne sens à des informations qui reconfigurent la vision du monde. L’individu vit un moment charnière, un « Oh my god point » (Servigne). Il se focalise sur une information particulière qui redonne un nouveau sens à toutes les autres (par exemple la disparition des abeilles menace la pérennité de l’alimentation). Ce qui n’était qu’une théorie ou des chiffres abstraits se cristallise en un élargissement du champ de conscience qui bouscule radicalement la vision du monde : c’est la métanoïa, le « retournement intérieur ». Il s’agit d’un point de non-retour qui mène à l’intuition que le collapse est inéluctable (car il est impossible de le montrer scientifiquement).
L’individu est submergé par l’anxiété, voire l’angoisse (selon ses capacités de résilience), ce qui est normal !

Ensuite vient la troisième étape, la foi en l’action individuelle et/ou collective (c’est l’expression utilisée en psychologie !). Au fil de sa conscientisation, l’individu se construit une perception du potentiel des individus (de lui-même) et d’un groupe face au collapse. Cette perception se cristallise dans une posture qui tend vers l’optimisme ou le pessimisme : soit l’individu réagira positivement (sa volonté d’agir sera ainsi autocentrée ou hétérocentrée en fonction de sa foi en lui-même ou en autrui), soit il réagira négativement, basculant dans une attitude dépressive (en principe temporairement).

Vient alors la quatrième étape, le passage de l’intention à l’action. Les psychologues utilisent un concept (le « locus de contrôle ») qui désigne la croyance de l’individu dans sa capacité à maîtriser des événements. Le locus est dit « externe » lorsque l’individu croit qu’il n’a que très peu d’influence sur le cours des choses, et « interne » lorsqu’il pense que son action compte. L’internalisation du locus de contrôle dépend directement de la foi en l’action individuelle, et vient influencer à son tour le comportement de l’individu.

C’est ce qui conditionne la cinquième étape, l’implication comportementale. Selon l’internalité du locus de contrôle, l’individu passe à l’acte avec une détermination plus ou moins marquée en largeur (nombre d’actions pro-environnementales) et en profondeur (impact de ces actions).

La sixième étape est celle du sentiment de rétribution. En fonction de ses appétences, l’individu identifie des domaines gratifiants pour lui-même ou autrui : bénéfice pour sa santé, protection des générations futures, limitation de la souffrance animale, etc. Sa hiérarchie de valeurs et ses intérêts stimulent sa motivation, le poussant à agir vers telle ou telle direction (4).
C’est ainsi que l’on rencontre un avocat d’affaires arriviste qui se convertit en responsable des plaidoyers dans une ONG écolo, un ingénieur qui quitte un job très confortable pour se consacrer aux low-techs, une docteure en architecture qui monte des jardins permacoles et thérapeutiques, etc.

II est normal d’être virulent face à la narration du collapse, car elle est anxiogène. Mais ce que montrent ces études, c’est qu’une « heuristique de la peur » (Jonas) est possible, non pas quand cette dernière immobilise, mais lorsqu’elle permet le mouvement vers l’espérance, lorsqu’elle permet de vivre avec le collapse et de s’y préparer plutôt que de le subir.
On pourrait résumer cette posture par le proverbe italien « Bisogna sperare perche bisogna vivere » (il faut espérer puisqu’il faut vivre).

(4) Il faut noter que ces étapes interagissent, peu importe où en est le collapso.

La suite ?

Digérer l’idée d’effondrement est un processus dont la complexité psychosociologique mérite d’être étudiée avec la tête froide, loin des débats d’opinion, sans « crispassion », pour rendre compte avec objectivité de la façon dont il impacte le vécu des personnes.

Ces résultats ne sont encore que des amorces. Les méthodologies se peaufinent, donnant lieu, pour les mois à venir, qui à des publications d’articles scientifiques et d’ouvrages de vulgarisation, qui à des communications dans des colloques (cf. journée d’étude « Questionner l’effondrement » en novembre 2019 à l’Université de Lille). Début 2020, la présentation de la première étude nationale sur 1.000 personnes s’ajoutera à la création d’un Observatoire des vécus du collapse (OBVECO).

Occupons le terrain du « logos » !

Si vous êtes intéressés par la démarche, contactez-nous :
sutter@mars-lab.com
ou loic.steffan@univ-jfc.fr

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