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Stéphane Linou, Héraut d'Occitanie

Aujourd’hui, personne ne fait attention à l’alimentation, car elle vient automatiquement à nous, en permanence.
Nos territoires, même ruraux, « tiennent » car « perfusés » par les camions de la grande distribution. Nous l’avons oublié, mais il y a encore un demi-siècle, c’était une question de sécurité nationale. Serait-ce encore le cas ?

La rédaction, le - # Magazine

Retrouvez cet article dans Le numéro 2 de Yggdrasil

Autonomie énergétique, résilience alimentaire, désobéissance civile, pédagogie alternative : le numéro 2 d'Yggdrasil vous réserve bien des surprises...

Date de parution :
140 pages

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Vous trouverez tout à la fin un lien pour télécharger le dossier incluant cet entretien en version pdf.

Ancien conseiller général de l’Aude, conseiller municipal, pionnier du mouvement locavore en France et sapeur-pompier volontaire, Stéphane Linou a publié en juin 2019 un petit livre intitulé Résilience alimentaire et sécurité nationale, issu de son mémoire de master spécialisé en gestion des risques sur les territoires à l’EISTI (École internationale des sciences du traitement de l’information) rédigé en 2018.

Le livre de Stéphane Linou, Résilience alimentaire et sécurité nationale

Le livre de Stéphane Linou, Résilience alimentaire et sécurité nationale, est autoédité, disponible sur www.thebookedition.com.

YGGDRASIL • Stéphane, dans ce travail, vous interrogez plusieurs responsables d’administration : des scientifiques, des experts, des élus, des militaires, des gendarmes, etc., sur cette question du lien entre alimentation et sécurité nationale. Autrement dit, si l’alimentation venait à manquer en France à cause d’une crise systémique, ce serait le chaos. Comment ces responsables vous ont-ils reçu ?

SL • Très bien ! Déjà, il faut savoir que plus de la moitié des personnes que j’ai contactées ont répondu au questionnaire et ont accepté que je publie leurs propos. C’est beaucoup ! C’est la preuve que la question est importante et qu’elle intéresse des gens au sein des services de l’État Mieux, ils m’ont encouragé à publier ce mémoire. C’est comme si la question avait permis à certains responsables de se « lâcher », comme on peut le lire à travers le verbatim dans mon livre.

Y • Donc, en France, cette question n’est pas prise en compte?

SL • Aujourd’hui, vraisemblablement pas. Alors qu’historiquement, il y a toujours eu un lien entre l’accès à l’alimentation et la sécurité, jusque dans les années 1960. Depuis des siècles, l’ordre public était majoritairement géré au niveau local, et c’étaient les consuls (les ancêtres des maires) qui devaient créer les conditions pour qu’il y ait le moins de désordre possible. Ils étaient en charge de quatre aspects de la sécurité : 1/ La sécurité par rapport aux agressions extérieures (construction et entretien des remparts, etc.) ; 2/ La sécurité par rapport aux agressions intérieures (le brigandage, etc.) ; 3/ La sécurité sanitaire (assainissements, maladies, épidémies, etc.) ; et 4/ La sécurité alimentaire (il y avait une police des grains, une police de la viande, des stocks, et le foncier local était stratégique, car nourricier !). Dans mon travail, je me suis intéressé uniquement à la quatrième. Elle était gérée par le pouvoir municipal et organisée autour de la question de la pénurie. Normal, c’étaient des sociétés de pénurie et il y avait une responsabilité collective, à laquelle s’ajoutait une responsabilité (et non des moindres) individuelle, comme le fait de tenir un petit potager, etc.

Y • Pourquoi a-t-on perdu cela?

SL • Par l’utilisation des « énergies faciles », qui nous font venir de la nourriture de loin. Et également parce que les maires ont vu leurs pouvoirs réduits par Napoléon, mais, lorsque Mitterrand les leur a restitués, ils ne les ont pas pour autant à nouveau utilisés pour cette question. Et nous avons une génération d’élus qui, à l’image de la société, n’a jamais connu la faim.

Y • Et donc vous avez décidé d’amener cette question à l’administration, de leur demander à tous ce qu’ils ont prévu en cas de ruptures systémiques de la production et de la distribution de l’alimentation en France…

SL • Quand je commence à parler aux maires de leurs quatre responsabilités historiques, ils prennent tous des stylos et ils notent, et même dans de nombreuses administrations, alors qu’il s’agit de personnes très compétentes dans leurs domaines. Celles-ci fonctionnent en silos et, comme le reste de la société, elles ne se réfèrent pas tout le temps aux expériences historiques, dans une sorte de logique de progrès continu qui ne semble pas avoir trop de raisons de s’arrêter.

Y • Ils sont d’abord surpris par votre question, puis intéressés?

SL • J’ai l’impression que je suis le type qui leur a fait du bien sur cette question, parce qu’elle n’a jamais été posée dans ces termes-là. Ils étaient plutôt contents que quelqu’un prenne son bâton de pèlerin et fasse le tour des popotes. Il est régulièrement ressorti la phrase : « Mais quelqu’un doit bien s’en occuper ! » Et donc ils étaient aussi très curieux de savoir ce que leurs collègues ou autres personnalités avaient répondu...

Y • Ils ne se connaissent pas et ne se parlent pas?

SL • Mais non ! En tout cas, pas sur cette hypothèse de crise systémique alimentaire. J’aimerais bien inventer un mot... sur le fait que chacun croit que les autres ont un plan. C’est ce que j’ai découvert. Et on serait mal ! La population pense que les grandes surfaces ou l’État ont un plan. Les collectivités locales pensent aussi que l’État a un plan, je le sais car j’ai été conseiller général et suis conseiller municipal. De l’autre côté, l’État espère que les collectivités rurales pourraient s’en occuper. C’est un peu comme un couple qui part en vacances avec la belle-mère, ils s’arrêtent sur une aire d’autoroute et, quand ils repartent, le mec croit que la femme s’est occupée de la belle-mère et la femme croit que le mec a fait pareil. Et au final, il n’y a personne à l’arrière ! [rires]

Y • Et vous, vous révélez à tout le monde que personne ne s’occupe de cette question.

SL • Oui, mais pour moi ce n’est pas nouveau, car le plus gros de mon travail, depuis 20 ans, est de faire comprendre que c’est justement une question... Je le fais méthodiquement, c’est pour cela que récemment la sénatrice de la Haute-Garonne, Françoise Laborde, l’a montré au sénateur du Morbihan Joël Labbé, et il a été emballé.

Y • C’est cette sénatrice qui avait déjà posé la question d’actualité au ministre de l’Intérieur Christophe Castaner, en mai dernier – il y a une vidéo là-dessus – et le ministre avait répondu « plan ORSEC »... alors qu’on lui parlait crise systémique.

SL • Oui ! Or, une crise systémique, ça n’a rien à voir avec le plan ORSEC ! (Même si ces plans font leurs preuves lorsqu’ils sont employés.) C’est Françoise Laborde qui a déposé, à partir de mon bouquin, le projet de résolution qui a été officiellement déposé le 20 juin dernier. Cette proposition sera débattue au Sénat en novembre ou décembre. Le projet de résolution « Résilience alimentaire des territoires et sécurité nationale » touchera à la loi de modernisation de la sécurité civile, au foncier nourricier, à la révision de la loi de programmation militaire pour introduire tout le champ de l’alimentation comme « secteur d’activitéd’importance vitale », à la préparation des populations, etc. La représentation nationale s’empare du sujet, ça va devenir une question publique.

Y • Qu’est-ce qui vous a le plus surpris dans cette enquête?

SL • Je n’imaginais pas que j’avais raison à ce point. Ça fait longtemps que je m’intéresse à cette question, et ça n’évolue pas ! Quand j’avais fait mon opération « locavore » il y a 10 ans, j’avais mangé local pendant un an. C’était pour montrer la vulnérabilité de notre approvisionnement en nourriture. J’avais déjà fait intervenir des syndicats, des élus, des pompiers, un historien, un militaire, etc. Vous savez, les aires urbaines françaises n’ont que 2% d’autonomie alimentaire ! Production et consommation étant séparés géographiquement, nos territoires, même ruraux, sont « alimentairement malades » : ils tiennent le coup parce qu’ils sont « perfusés » par les camions de la grande distribution.

Mais quelqu’un doit bien s'en occuper !

Y • Est-ce que l’administration peut vraiment s’emparer de la question?

SL • C’est difficile. Pour ceux qui se poseraient cette question, personne ne saurait par quel bout la prendre. Cette question est, comme le dit un « analyste des crises hors-cadre » de l’École Polytechnique, « hors analyse et hors champ de responsabilité ». L’administration fonctionne tellement en silos qu’un problème systémique ne peut être facilement conçu. Il faudrait que le politique la mandate sur ça. Or, pour que le politique le fasse, il faudrait que la politique de gestion des risques, incluant donc l’ordre public et la sécurité nationale, remette à sa place le dogme du libre-échange pour tout et n’importe quoi qui est actuellement à l’œuvre ! C’est une partie du problème ! Le libre-échange intégral n’est pas compatible avec la sécurité alimentaire à long terme de nos territoires. Les professionnels de la sécurité, dont les militaires, comprennent cela, mais peuvent penser, comme certains hauts fonctionnaires, qu’il ne sert à rien de faire remonter cette question gênante, parce qu’elle heurterait le dogme du libre-échange intégral, et ils n’auraient peut-être pas envie d’une mutation… non désirée [rires]. Même les gens les plus lucides se heurtent au plafond de verre ultralibéral. Il y a, à tous les étages, des auto-verrouillages mentaux, sans même besoin qu’ils soient écrits ou ordonnés.

Y • Alors, comment on débloque tout ça?

SL • C’est là que j’arrive avec ma démonstration. Il n’y a que deux possibilités pour sortir des éléments du libre-échange intégral, générateur d’externalités de sécurité que j’évoque : « l’excuse » sanitaire et « l’excuse » de sécurité nationale ! Gouverner, c’est prévoir. Mais la majorité de nos gouvernants (actuels, mais également passés) ne traitent plus trop le temps long, étant devenus esclaves du temps court économique. Je vois deux catégories qui vivent le temps long et qui ne sont pas assez écoutées dans leurs analyses : ce sont les paysans et les militaires. Par exemple, je le pointe dans mon livre, l’agriculture n’est même pas considérée comme « secteur d’activité d’importance vitale » par la loi de programmation militaire, qui liste ce qui est indispensable pour la population ! Or, pour des militaires avec qui j’ai échangé, la production alimentaire est vitale pour la sécurité nationale ! Une partie de leurs missions, c’est de détecter les menaces et les risques, d’expliquer les liens de causes à effets et de proposer des orientations en modes « précaution/prévention » que seuls, je dis bien, seuls le politique et les citoyens peuvent et doivent mettre en œuvre. Mais ça vaudrait le coup d’écouter ce que les militaires ont à dire, non ?

Un plan qui n’est pas partagé et répété par toutes les personnes concernées, ça ne vaut rien.

Y • Est-ce que vous observez une tendance à l’autonomisation des territoires?

SL • J’espère que l’on va y arriver, c’est indispensable pour construire de la résilience partout. Je propose deux axes de travail : l’axe de la territorialisation (de la production et de la consommation) et l’axe de la préparation des populations. C’est surtout ce dernier qui est vraiment pire que tout, c’est quasiment du zéro pointé ! Tous les responsables que j’ai interviewés m’ont dit qu’il y a une vraie question concernant la préparation des populations. Le vivre-ensemble ne tient aujourd’hui que parce qu’on a le ventre plein !

Y • En France, on n’est pas du tout prêt à subir des ruptures systémiques?

SL • On en est loin. Je pense qu’on a du retard par rapport à d’autres pays, comme la Suisse, la Suède ou l’Allemagne, où ils sont davantage prêts et où ces questions sont davantage partagées avec la population. C’est peut-être la culture française. On a été tellement jacobinisés...

Y • que l’État a une attitude très paternaliste. Ils ne veulent pas faire peur à la population, aux gentils enfants.

SL • Exactement.

Y • On pourrait dire que l’État est pris dans ce paradoxe : d’une part, la conscience que, pour qu’un plan fonctionne, il faut qu’il soit partagé et répété grandeur nature (la résilience est une pratique), et, d’autre part, la volonté de ne pas faire peur à la population en révélant le pot aux roses.

SL • Exactement. On est également prisonniers de notre histoire jacobine, qui fait que l’État, pour fabriquer la Nation, a enlevé aux territoires leurs responsabilités, leurs capacités de réflexion et d’auto-organisation. Du coup, si l’État déclare un jour qu’il faut se préparer, stocker, etc., eh bien les Français qui gueulent tous les matins contre l’État, mais qui, en même temps, lui en demandent toujours plus, diraient : « Ah bon !? On nous cache des choses ? »

Y • Et est-ce que les responsables que vous avez interrogés sont en phase avec les propositions allemandes et suédoises de dire à leur population de se préparer à des évènements majeurs en stockant de l’eau et de la nourriture? Parce que c’est aussi l’une des propositions de votre mémoire que de favoriser l’autonomie alimentaire familiale, c’est la base...

SL • Par rapport aux livrets distribués comme en Suède, je pense que, pour la France, ce n’est pas encore possible.

Y • Pourquoi ?

SL • Parce qu’en France, nous trouvons normal que des structures nous prennent en charge pour tout, nous ne sommes pas disciplinés et même bordéliques !

Y • Mais, à un moment, il va falloir y aller, non?

SL • Évidemment. L’Allemagne a pu proposer cela après des attaques terroristes. Mais, sans événement hélas traumatique, c’est délicat.

Y • Vous dites dans le livre – et c’est un général de gendarmerie qui prononce ces mots – qu’en cas de pépin, il y a des zones d’insécurité où les forces de l’ordre ne pourront pas intervenir.

SL • Oui, et il est même intervenu à mon module de formation, où il prônait des organisations « en mode locavore » ! Et c’est bien que cela vienne d’un gendarme, car les gendarmes ont une culture hybride : ordre public et statut militaire. Donc ils savent qu’une société fragilisée et en panique pour manger aurait un impact sur l’ensemble du continuum sécurité-défense et donc affaiblirait la sécurité nationale.

Y • Vous faites dans votre livre une proposition de création d’une cellule d’anticipation de crise systémique transdisciplinaire. C’est déjà en route?

SL • Il en existe pour des crises connues ou probables, mais je ne crois pas qu’il existe une force de réflexion sur ce sujet, ou alors je ne la connais pas. Mais un plan qui n’est pas partagé et répété par toutes les personnes concernées, ça ne vaut rien le jour où la catastrophe arrive… J’en déduis que s’il y a quelque chose, les membres ne sont pas nombreux et ne sont pas connectés avec les personnes idoines dans les ministères et de l’extérieur ! Mais c’est une intuition.

Y • Et maintenant?

SL • C’est le « combat de ma vie » ! [rires] En fait, ce lancement d’alerte argumenté et constructif n’en est qu’au début. Je vais continuer méthodiquement et de façon « œcuménique » à creuser tout ça. Je vais aussi organiser des formations pour les élus et conduire à nouveau la formation Risques d’effondrements et adaptations à l’EISTI, car il y a encore beaucoup de travail d’acculturation à faire !

Propos recueillis par Pablo Servigne

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