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Manières d’être vivant

Essai de Baptiste Morizot
par Clémence Corré, le
Nouveauté, Réalité

Imaginez cette fable : une espèce fait sécession. Elle déclare que les dix millions d’autres espèces de la Terre, ses parentes, sont de la “nature”. À savoir : non pas des êtres mais des choses, non pas des acteurs mais le décor, des ressources à portée de main. Une espèce d’un côté, dix millions de l’autre, et pourtant une seule famille, un seul monde. Cette fiction est notre héritage.

Nous vivons une crise écologique systémique qui nous exhorte à remettre en question notre vision des relations d’interdépendance entre les êtres et leurs milieux.

Il est tout aussi nécessaire de faire un pas en dehors du dualisme qui oppose l’humain et « la nature », cette invention qui nous met hors de notre propre immanence. Dualisme qui permet à l’homme d’exploiter impunément ce qui est autre, c’est-à-dire cette nature ainsi habilement différenciée.

Dans cet ouvrage, Baptiste Morizot ouvre un monde à chaque phrase, comme une éclosion. Lire à voix haute éclate les sons et les lie au sens dans un rythme particulier, par une texture du mot rugueuse et amoureuse.

Cette lecture opère une magie qui demande un ralentissement pour densifier notre attention sur le processus en cours. Le style paraît déambuler comme en errance, et pourtant il effectue une immersion directe dans le sensible.

J’ai vécu ce livre comme un voyage initiatique. Il nous emmène franchir des étapes essentielles à la vision de ce qui suit. Il faut dire que pour appréhender ce qui nous attend à la fin du livre, il nous faut bien cheminer avec lui et le suivre comme un guide.

Nous ne pouvons en faire l’économie, car « ce que cela exige de nous est assez vertigineux ». Pour décrocher nos habitudes de pensées, il remet en vie nos perceptions ; notre corps réapprend à penser par lui-même. Il nous initie à l’art de pister, nous devenons animal et retrouvons un sens perdu à ce mot. Pister, c’est « traduire l’intraduisible ».

Je me suis laissé prendre par le récit, à en respirer au rythme de la scène, souffle court dans la neige sur la piste des loups, respirations amples et profondes lorsque j’apprends de moi en lisant « animal ».

Ce livre me bouleverse, me transforme. Il est impactant. Il est important dans ma vie à présent d’intégrer ce que j’y ai vécu. Car j’en ressors différente, approfondie.

« Accepter notre identité de vivant, renouer avec notre animalité pensée ni comme primarité à surmonter, ni comme sauvagerie plus pure, mais comme héritage riche à accueillir et à moduler, c’est accepter notre destin commun avec le reste des vivants. »

Il est temps de considérer avec une particulière attention ce vivant-là, celui qui nous immerge. Lui donner voix et le défendre devient un acte politique.

« C’est le monde vivant qui a sculpté toutes nos facultés jusqu’aux plus émancipatrices, dans un tissage constitutif avec les autres formes de vie. Comment a-t-on pu devenir assez fous pour croire qu’il est irrationnel d’avoir des égards envers ce qui nous a faits et qui assure à chaque instant les conditions de notre vie et de notre félicité possible ? Il faut inverser le fardeau de la preuve. »

Baptiste Morizot nous invite à réinventer notre rapport au monde, au cours d’un travail exigeant d’inlassables ajustements et réajustements, tels des artisans qui créeraient de nouvelles alliances écologiques avec le vivant.

Et un kiff bonus : la virevoltante postface d’Alain Damasio – qui d’autre pouvait l’écrire ?

Auteur(s) : Baptiste Morizot
Éditeur : Actes Sud
Date de parution :
Nombre de pages :326
ISBN :978-2-330-12973-6
Collection :Mondes sauvages
EAN :9782330129736

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