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Perdre la Terre

Essai de Nathaniel Rich
par Gauthier Chapelle, le
Nouveauté, Réalité

Après des années d’enquête et plus de cent interviews réalisées avec le soutien de la Fondation Pulitzer, Nathaniel Rich retrace comment la planète a raté son rendez-vous avec le climat, comment malgré les efforts de plusieurs lanceurs d’alerte, d’intérêts parfois concordants, souvent contradictoires, y compris de l’industrie pétrolière, rien n’a été fait pour stopper le changement climatique.

Ce livre est d’abord une enquête journalistique à l’américaine, menée par l’écrivain Nathaniel Rich, basée sur des dizaines d’interviews et transformée en un récit nerveux, haletant et implacable. Parmi les protagonistes principaux, il y a le climatologue James Hansen, le plus connu des lanceurs d’alerte des États-Unis.

Il y a aussi l’activiste climatique (des Amis de la Terre US), Ralf Pomerance. Ce dernier s’avère être un véritable collapsologue, qui a traversé les états émotionnels typiques du « métier » : « Pomerance sentit l’anxiété le gagner... il commença à s’interroger sur les répercussions que le réchauffement de l’atmosphère pourrait avoir sur sa propre existence. Son épouse Lenore était enceinte de huit mois. Ils avaient beaucoup échangé sur leurs espoirs pour l’avenir. N’était-il pas moralement condamnable, se demanda-t-il, de donner le jour à un enfant sur une planète qui ne tarderait pas à devenir inhospitalière pour les êtres vivants ? Était-il encore temps d’éviter le pire ? » (p. 42)

Voilà un témoignage si proche de nos ressentis, et sûrement du ressenti de nombre de lecteurs d’Yggdrasil !
Sauf que cette traversée personnelle date de... 1979 ! C’est en effet le côté le plus choquant de ce livre : tout ce qui nous agite aujourd’hui sur le front climatique avait déjà été compris et exposé aux décideurs politiques et économiques à l’époque.

Cela avait débouché sur des dizaines de réunions, de comités, de tentatives d’accords internationaux, entre autres grâce au rapport sur le changement climatique du Comité Jason en 1978, ou de chercheurs réputés, comme le professeur d’Al Gore, Roger Revelle, qui, dès 1957, avait écrit dans l’une de ses publications : « Les êtres humains mènent actuellement une expérience géophysique à grande échelle d’un genre tout à fait unique, qui n’aurait jamais pu avoir lieu par le passé, et ne pourra jamais être répétée à l’avenir. » (p. 39)

Tout cela aurait presque pu aboutir à quelque chose de concret, dans le sillage du Protocole de Montréal (1987) sur le trou d’ozone. Mais en quelques années tout a basculé du mauvais côté, notamment à la suite des multiples interventions du chef de cabinet de la Maison Blanche, John Sununu, le « Mr Science » de George Bush père. Voilà le troisième « héros » de l’histoire – le bad guy –, celui qui a pesé de tout son poids pour favoriser tous les acteurs économiques américains qui risquaient d’être impactés par les mesures contre le réchauffement.

En premier lieu, le pétrolier Exxon, chez qui des directeurs de laboratoire de recherche ont compris dès 1979 tout le tort que pouvait causer cette prise de conscience, et qui ont prévenu leur hiérarchie : « Il y a de grandes chances qu’une législation soit mise en place [...] qui affectera nos activités. » (p. 72) Cet intérêt de la compagnie pour ces questions avait même démarré lors de la publication d’une étude interne, en 1957...

On ne sort évidemment pas indemne d’une telle lecture, tant la mauvaise volonté et le cynisme des décideurs politiques et économiques semblent avoir anéanti toutes tentatives d’actions. Le constat, exposé avec brio, fait froid dans le dos ou plutôt provoque de la colère, quand on mesure que 40 longues années ont été perdues (l’année où nous – l’humanité – avons le plus émis de gaz à effet de serre est 2018).

L’auteur ne cache pas ses craintes : « Pas moyen de s’échapper quand les piliers de la société s’effondrent – non seulement les piliers de l’économie mondiale, comme la production des céréales ou des relations internationales stables, mais aussi les piliers de l’esprit humain. Un scénario du pire insuffisamment pris en compte est la violence faite à notre foi en une humanité partagée. » (p. 271) Et de conclure sans langue de bois : « Tout, dans le monde naturel, est en train de changer. Et tout doit changer dans nos manières de vivre. » (p. 277)

Un livre d’utilité publique pour réveiller une saine colère et pourquoi pas entamer des procédures pour juger les responsables !

Auteur(s) : Nathaniel Rich
Éditeur : Seuil
Date de parution :
Nombre de pages :288
EAN :9782021424843

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