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L’homme qui savait la langue des serpents

Roman de Andrus Kivirähk
par Corinne Morel-Darleux, le
Classique, Fiction

L'Homme qui savait la langue des serpents raconte l'histoire du dernier des hommes qui parlait la langue des serpents, de sa soeur qui tomba amoureuse d'un ours, de sa mère qui rôtissait compulsivement des élans, de son grand-père qui guerroyait sans jambes, de son oncle qu'il aimait tant, d'une jeune fille qui croyait en l'amour, d'un sage qui ne l'était pas tant que ça, d'une paysanne qui rêvait d'un loup-garou, d'un vieil homme qui chassait les vents, d'une salamandre qui volait dans les airs, d'australopithèques qui élevaient des poux géants, d'un poisson titanesque las de ce monde et de chevaliers teutons un peu épouvantés par tout ce qui précède.

Ce roman se déroule en Estonie, au XIIIe siècle, avec l’arrivée des colons allemands, de l’agriculture céréalière et de la christianisation forcée. On y suit les derniers païens qui persistent à vivre en forêt, se nourrissant de myrtilles, de lait de louve et d’œufs de chouette. Ce sont les derniers à maîtriser le sifflement qui endort les loups et charme les chevreuils : la langue des serpents.

Dans ce roman sauvage et palpitant, on croise un grand-père chasseur de vents dans des batailles épiques et sanglantes, un couple d’anthropopithèques élevant des poux géants, Teemet, le narrateur, qui dialogue et hiberne avec les serpents autour d’une pierre de sel, des femmes réunies rituellement au sommet des sapins la nuit, « se flagellant lentement, avec un plaisir évident », et même quelques effrontées qui flirtent avec les ours.

C’est sans doute là l’une des trouvailles les plus marquantes du livre que ces plantigrades benêts et amoureux qui espionnent l’objet de leur convoitise « des journées entières, patiemment, sans manger ni boire, la tête penchée de côté, les pattes paisiblement croisées sur le ventre et l’air bêtement enamouré », avant de « claudiquer gauchement vers l’élue de ses rêves, un bouton d’or cueilli sur la lande entre les dents ».

Las, ce mode de vie est menacé d’extinction face à la pression des colons et à l’attrait irrésistible qu’exercent la faucille et la religion sur les autochtones. Il y a de « L’Appel de la forêt » inversé dans ce roman, où c’est dans la tentation du pain, de l’outil et du foyer que figure la marche inexorable du progrès.

Mais n’allez pas croire qu’on y sombre dans la sacralisation d’un passé mythique : certains réfractaires de la forêt, qui font preuve d’un obscurantisme particulièrement cruel, en prennent tout autant pour leur grade que les colons du village. « Ils ne croyaient qu’en la vertu des sortilèges [...], s’imaginaient maintenir en vie d’anciennes vertus : en réalité, ils s’en étaient tout autant éloignés que les villageois [en cherchant] une issue dans le monde imaginaire des génies au lieu de s’intéresser à la langue des serpents. »

On peut (il faut) lire ce roman plusieurs fois tant il offre différents niveaux de lecture. Burlesque et fantastique, romanesque en diable, drôle et violent à la fois. Mais sous les lignes du pur plaisir d’aventure et du conte mythique se cache une autre lecture, plus acerbe, redoutablement politique.

Celle de la société qui advint ensuite, la nôtre, celle des guerres de religion, de la furie moderniste et d’un humain coupé du reste du vivant qui, avec l’arrivée de la « civilisation », a fini par oublier la langue des serpents.

Une fiction peut parfois – rarement – valoir plusieurs essais. On trouve dans celle-ci un succédané d’anthropologie et de philosophie, une critique acerbe d’un monde moderne, doublés d’une précieuse touche apportée par le roman qui rend le tout terriblement attachant.

Auteur(s) : Andrus Kivirähk
Éditeur : Le Tripode
Date de parution :
Nombre de pages :480
ISBN :978-2-37055-063-7
Collection :Météores
EAN :9782370550637

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